Glassman ou l’Homme de verre.

Dark Vador, le cyborg menaçant vêtu et masqué de noir, de la saga cinématographique, « La guerre des étoiles – Star Wars - ».

   Les romans de fiction comme « Le meilleur des mondes » d’Huxley ou « 1984 » d’Orwell nous donnent une image d’une humanité, réglée par la technique et la ploutocratie de maîtres omnipotents. L’histoire du XXe siècle, rien qu’elle, bien que l’Antiquité nous ait déjà gratifiés de belles tyrannies, à travers la tragédie du IIIe Reich et l’idéologie eugéniste qu’elle engendra nous a montré que ces fictions romanesques ne s’éloignaient pas tant du possible. On pourrait même se demander si les pages les plus noires de notre histoire contemporaine ne répliquent pas les mythes des anciens : Prométhée, Icare, la tour de Babel…

   Qu’est-ce que le transhumanisme ?

   « Le transhumanisme est une philosophie rationaliste et un mouvement culturel qui affirme qu’il est possible et souhaitable d’améliorer la condition humaine par la technologie » (Max More). Cette définition peut s’éclairer des précisions suivantes : « Inspiré par le développement exponentiel des sciences et des techniques, le transhumanisme a comme projet de proposer aux humains de s'affranchir des limites physiques et mentales acquises ces derniers millénaires afin de profiter des ressources qu’apportent la singularité. Par singularité, il faut entendre l'interpénétration entre l’homme et les nouvelles technologies qui reculera sans limites prévisibles les frontières de la vie intelligente » écrit Jean-Paul Baquiast dans un livre au titre évocateur :"Pour un principe matérialiste fort".

   De ces lignes, on peut extraire quelques principes fondateurs de l’idéologie transhumaniste, soit :

  1. Quatre axiomes fondateurs :
  • La foi en un progrès illimité de la science et de la technique ;
  • La recherche de l’immortalité ou, au moins d’un allongement radical de la durée de vie ;
  • La volonté d’améliorer les capacités humaines ;
  • La modification radicale, voire l’abandon, du corps biologique.

       2. Trois idées adjacentes :

  • S’affranchir de tout ce qui a limité l’homme jusqu’à maintenant ;
  • Fusionner l’homme et la machine, ce qui est appelé hybridation homme/machine : cyborg ;
  • Suppression de la maladie, du vieillissement, de la mort, aussi de la pauvreté et de la pollution dans la disparition de la distance virtuel/réel.

   En d’autres termes, que propose le transhumanisme ?

   La construction du mot en donne directement la signification : trans / humanisme, ce qui dépasse l’humain, le « trans-cende » en quelque sorte. Ce qui, d’une certaine manière, n’est pas sans rappeler un mot de Nietzsche dans Zarathoustra : « l’homme est quelque chose qui doit être dépassé ». Si on comprend le mot du philosophe, tout du moins en le resituant dans son contexte littéraire, on saisit moins bien la nécessité de le transcender aussi radicalement, comme les deux définitions ci-dessus le laissent entrevoir.

   Mais il s’agit bien de cela. Leibniz, dans la Théodicée, disait que l'homme était victime de trois formes de mal : le mal moral : la faute ou péché, le mal métaphysique : l'imperfection de notre nature (finitude de notre entendement), le mal physique : la mort.  C’est de tout cela que le transhumanisme veut nous libérer.

   Pour réaliser ces fins, le transhumanisme dispose de deux outils, dont on peut dire que le premier n’est que la première marche du second : l’outil sociétal et l’outil biotechnique.

  • Pour le premier, il s’agit de préformater la société par des textes informatifs ou législatifs qui la prépareront à accepter la génération de l'humanité par des moyens techniques et non plus biologiques tout en tendant à supprimer de facto les différences sexuelles naturelles.
  • Pour le second, les développements exponentiels des biotechnologies augmentées des capacités, que certains pensent déjà infinies, de l’électronique et de l’informatique. Ainsi Elon Musk a annoncé le lancement de Neuralink, une société destinée à augmenter nos capacités cérébrales grâce à de minuscules composants électroniques entrelacés entre nos 83 milliards de neurones, ce qui nous transformerait en cyborgs.

   D’une manière plus large, certains chercheurs prévoient de remplacer tout ou partie de nos corps, on pense en premier les membres, par des organes bioniques plus sûrs et plus performants – voir Robocop ou Dark Vador – jusqu’à télécharger notre esprit dans un ordinateur[1].  Ce qui est l'objectif de Neuralink, soit dit en passant.

   Du transhumanisme sociétal au transhumanisme bionique.

   Nous avons entrevu un peu plus haut que le transhumanisme commençait par bousculer les règles sociales et plus particulièrement, sous la poussée du féminisme idéologique, par mettre entre parenthèses la différence sexuelle homme/femme en utilisant deux outils : la dénonciation du sexisme par refus de tout geste pro-femme et le rejet de la procréation par refus de l’acte procréateur sexué.

   La revendication contemporaine, plus particulièrement depuis l'acceptation légale du « mariage pour tous » en 2013, de la « PMA pour toutes », doit se comprendre comme la première étape du transhumanisme sociétal. En effet, dès lors que la procréation sexuée n’est plus le processus naturel du développement de l’humain, la cohésion des deux parties de l'humanité masculin/féminin se voit remise en cause, puisque la justification du rapport intersexué disparaît, au risque de considérer comme en surplus la partie de l'humanité devenue sans emploi, en quelque sorte.

   De plus, le développement des techniques médicales autour de l’utérus artificiel ajoutent à la déshumanisation de la procréation en demandant à la machine de faire le travail spécifique de l’humain.

   La question d’Icare.

    Icare, fils de Dédale, avait un but : s’enfuir de l’île de Crète où le roi Minos le retenait prisonnier avec son père. Quels buts poursuit le transhumanisme ?

  1. le transhumanisme sociétal.

   L’égalité des sexes confondue avec l’égalité des droits conduit à l’indifférence des genres, soit l’uniformisation de la société. Mais plus immédiatement, pour ce qui regarde les enfants produits par les biotechniques connues à ce jour, les problèmes qu’ils rencontrent devraient nous interroger sur la légitimité de ces déviances médicales. Ainsi le psychiatre Benoît Bayle évoque la problématique psychologique de la survivance périnatale des enfants issus d'un tri embryonnaire au cours d'une fécondation In Vitro : dépressions récurrentes, troubles obsessionnels, prises de risques suicidaires, hospitalisations fréquentes et problèmes identitaires peuvent être associés avec une naissance par procréation artificielle.

   L’utérus artificiel nous promet le pire. S’il confirme son utilité dans les cas des grands prématurés – on parlait jadis de « couveuse » -, c’est-à-dire nés à 22 semaines minimum, mais avec des risques de séquelles sévères, il devient absurde de concevoir son usage en lieu et place d’une grossesse intra-utérine car, même si techniquement parlant, l’affaire est possible, on se doute des risques énormes que l’on fait prendre à l’éventuel futur bébé. 

   Et dans le pire, il y a un « plus pire », comme diraient les enfants : la déshumanisation complète du « bébé » extra-utérin, constatant alors le « désenfantement » de l'humanité et une altération profonde, peut-être irréversible, de la condition féminine, voire à une disparition de la femme, ni plus ni moins. En tout cas, la disparition, le pire du pire, de l'essence humaine dans cet être hybride et incertain, sorti d’un caisson en verre comme surgit de sa boîte le diable bariolé en papier mâché. Le second fait rire, le premier peur : Glassman, l’Homme de verre.

   Le médecin allemand, psychanalyste et psychothérapeute, Ludwig Janus, décrit le ventre maternel comme étant une « salle de classe originelle ». Comme l’encéphale du fœtus se développe in utero, ce futur bébé est en mesure de détecter les manifestations de son environnement maternel et de vivre des émotions profondes. Par cette symbiose, l’affectivité de la mère se transmet au fœtus. Le vécu de la maman contribue à former les perceptions que se fera l’enfant de lui-même et de son environnement extérieur. Dans la vie intra-utérine, le fœtus fait déjà son apprentissage de la vie extérieure, apprentissage teinté du vécu et des émotions.de la future maman : « Quand Élisabeth entendit la salutation de Marie, l'enfant tressauta dans son ventre » nous dit l’Évangéliste, déjà (Luc, 1, 41).

   Quels sentiments l'humanoïde sans nombril aura-t-il en sortant de sa boite ? Quelle idée du monde projettera-t-il pour se situer dans l'existence qui l’attend ? Sera-t-il à l’image de la statue de Condillac ? C’est le moins qu’on puisse lui souhaiter. Sinon, il sera un étranger : sans famille, sans patrie, sans humanité

     2. Le transhumanisme biotechnique.

   Dans une interview donnée au Figaro et publiée le 13 juin 2017, le Dr Laurent Alexandre, chirurgien-urologue, expose quelques problématiques liées au transhumanisme biotechnique. Constatant l’emprise des grands opérateurs informatiques mondiaux que sont les GAFA – acronyme de Google, Apple, Facebook, Amazon -, il poursuit en affirmant que l'intelligence artificielle – IA- qui leur est attachée semble actuellement hors de contrôle des pouvoirs publics, européens plus particulièrement : « Cela suppose, dit-il,  que les parlementaires comprennent que la vraie loi est produite par l'IA des géants du numérique, que leur rôle est d'encadrer ces derniers et qu'un bon parlementaire doit avoir une bonne culture technologique ».

   Mais son propos va beaucoup plus loin que cette mise en garde techno-politique, au demeurant justifiée.  Les implants cérébraux d’Elon Musk, tout du moins les recherches que ses employés conduisent au sein de sa société Neuralink, augmentés par les prothèses organiques, modifieront grandement notre présence dans le monde, à travers notamment l’augmentation quasi exponentielle de notre QI – ce qui devrait nous permettre d'accroître dans la même proportion nos connaissances - en même temps que la bionique (biologie plus technique) nous libérera du vieillissement de la maladie et de la mort. Tout du moins, c’est ce qu’Elon Musk pense, se faisant ainsi l'écho de ce que dit la Déclaration transhumaniste adoptée par l’Association transhumaniste mondiale en 1999 : « l’avenir de l’humanité va être radicalement transformé par la technologie.  Nous envisageons la possibilité que l’être humain puisse subir des modifications, telles que son rajeunissement, l'accroissement de son intelligence par des moyens biologiques ou artificiels, la capacité de moduler son propre état psychologique, l’abolition de la souffrance et l’exploration de l’univers ».

   Pour Daniela Cerqui, anthropologue à l’Université de Lausanne, qui étudie les liens entre les sociétés et les technologies, « l’humain est le dernier patient à conquérir », dans des « sociétés qui n’acceptent plus la finitude et les limites ». Et la chercheuse de déplorer le fait que, pour les sectateurs du transhumanisme, et pas seulement eux, « la mort a été totalement désacralisée, il n’y a plus de croyance dans un paradis qui récompenserait nos bonnes actions en tant que vivant. Désormais, on veut le paradis sur Terre ».

   Ce que confirme la position matérialiste du Dr Alexandre : « La vie intérieure est une production de notre cerveau. L'Église refuse encore l'idée que l'âme soit produite par nos neurones, mais elle l'acceptera bientôt comme elle a reconnu en 2003 que Darwin avait raison », ce qui n’est pas sans nous remettre en mémoire la sottise attribuée à Marx : « le cerveau secrète la pensée comme le foie secrète la bile ».

   Mais tout cela pour faire quoi ?

    Dans un premier temps, qui sait si nous voulons absolument nous départir de notre corps ? Ne serait-ce pas renoncer à notre humanité ? Le Dr Alexandre en convient lui-même : « Le premier enjeu est de sauver notre corps, avec tous les défauts et toutes les contraintes qu'il comporte. Certains transhumanistes ont pu imaginer qu'il serait formidable de s'en affranchir. Quand cela deviendra possible, on se rendra compte que ce paquet d'os, de sang et de muscles, cet amas précaire d'organes toujours plus ou moins dysfonctionnant, cette misérable enveloppe tant méprisée est en fait notre ultime racine. Renoncer à elle serait renoncer à nous ».

   Alors, dans ce cas, pouvons-nous un seul instant envisager de reconnaître dans une IA « incarnée », corporifiée plus justement dit, un sujet de droit ? « L'émergence de nouvelles créatures biologiques ou électroniques intelligentes a des conséquences religieuses » avance le Dr Alexandre. Et plus qu’on ne le suppose : le 25 octobre dernier, l'Arabie saoudite donnait la citoyenneté à un robot doté d'intelligence artificielle aux traits féminins, Sophia, ce qui ne nous laisse pas de nous interroger sur le droit de citoyenneté et celui des femmes et, de surcroît, dans un pays dont l'histoire se parsème de violations des droits de l'Homme.

   Quel avenir, plus exactement quel espoir pour un « cyborg » dont l’espérance de vie, sans parler d’immortalité, pourrait se compter en siècles ? N’est-ce pas la perspective de la mort qui suscite en nous la nécessité de l’action ? C’est parce que nous sommes, comme le dit Heidegger, un « être vers la mort », parce que la conscience authentique du Dasein – l’homme en tant qu’être-là - gît justement dans cette appropriation de sa mort toujours prochaine, certes, mais assurée, que nous tendons dans notre action même à l’éloigner sans l’oublier. À quoi alors servirait notre éventuelle immortalité ? C’est ce qui fait le propre de l’homme, selon les classiques : il est le seul animal qui se sait mortel.

   Et si tout le monde devient immortel, ou à peu près, quel visage aura la société des hommes ? Parce que tout un chacun se connaît comme exempt de l’heure jadis fatale pour sa vie, quel souci aura-t-il de l'autre ? Surtout s’il n’y a plus ni mal moral, ni mal physique. Au bout du compte, l’humanité aura-t-elle encore un sens ?

   Seulement, il y a trois « hic »…

   Le premier c’est que personne parmi les sectateurs du transhumanisme dont feraient parties les patrons du GAFA et autres cybernéticiens ne nous dit ce qu’elle entend par intelligence. Si on suit Bergson, qui qualifie l'intelligence comme la faculté d’adaptation par excellence, on voit clairement que l’IA ne franchira jamais la distance que cette faculté suppose entre l’esprit et le réel, et dans un contexte factuel donné.

   Le deuxième est que l’IA n’est pas création divine, mais humaine. Les bugs sont toujours possibles. Et in fine, l'homme a toujours la possibilité aussi de « tuer » la machine en la privant d’énergie. Dans « 2001, l'odyssée de l’espace », l’astronaute Bowman, seul survivant du vaisseau qui se dirige vers Jupiter, désactive un à un les blocs mémoire du « centre nerveux » de CARL, système avancé d'intelligence artificielle, apte à prendre de manière autonome des décisions et gérant tous les systèmes de navigation, de contrôle et de communication du vaisseau, et en l’occurrence responsable aussi de la mort des cinq coéquipiers de Bowman.   Finalement l’homme, « augmenté » ou pas, aura toujours le dernier mot.

   Le troisième, et pas des moindres, pose la question de l’art. Il s’agit là d’une activité humaine aussi ancienne que l’agriculture, mais qui se distingue d’elle en tant qu’elle est gratuite, c’est-à-dire sans autre finalité qu’elle-même. C’est l’un des moyens les plus simples dont l’imaginaire de l’homme use pour s’extérioriser, se sublimer. Ses manifestations multiples couvrent tous les domaines de la vie quotidienne, du simple souci d'élégance vestimentaire à la plus élaborée de la statuaire grecque, en passant par les représentations picturales séculaires, les musiques populaires ou plus élaborées des cours princières, sans oublier la littérature, le théâtre et le septième art, le cinéma.

   D’une part, l’imaginaire qu’il soit réfugié dans les musées, comme le pensait André Malraux, ou un positionnement de l’homme dans l'existence comme le soutient Sartre, demeure une activité humaine fondamentale qui le libère des contraintes de l’existence et de la matière, transcende le vécu immédiat pour les espaces infinis de l’esprit esthétique. Ce n’est pas peu dire que les sources de l’art primitif naissent dans les palais des dieux.

   D’autre part, le propre d’une machine, mécanique ou électronique, bionique si vous voulez, c’est de répondre à une finalité précise. Alors que l’artiste expérimente dans son quotidien esthétique une liberté absolue, tant à l’égard de la matière de son œuvre que de la finalité qu’il lui assigne, manifestant ainsi un moi authentique, justement l'essence de la liberté pour Bergson, ce qui caractérise d’abord l’outil c’est l'extériorité de sa finalité : l'outil est un moyen, pas une fin. Cette finalité de la « machine-outil » caractérise sa dépendance, sa servilité, envers ce pour quoi elle est faite.  C’est bien ce qui gêne dans ces conceptions contemporaines de l’IA et autres cyborgs que l'on considère comme autonomes alors que leur esclavage révèle leur essence fugace.

     Une machine peut bien reproduire un tableau de Van Gogh : elle n’incarnera jamais l’auteur de « l’autoportrait à l’oreille bandée ». 

   Quelles leçons nous donnent les mythes de Prométhée et d’Icare comme celui du péché originel? L'Humain se confronte à l'effet néfaste que génère son désir de repousser toujours plus loin les frontières de l'exploration et de la connaissance, au risque de soumettre sa condition humaine à une épreuve fatale.

   À chaque fois que l’homme a voulu égaler les dieux, voire les dépasser, il a payé son arrogance hors de prix.

 

Publié le dimanche 17 décembre 2017

 

 

 

 



[1] Se souvenir des films « Terminator » ou « Matrix ».

22. Janv., 2018

TRANSHUMANISME : DES DÉPUTÉS LREM VEULENT CENSURER LE DÉBAT !

Réfléchir à des sujets comme « Qu’est-ce qu’un homme ? », « La valeur de la fragilité » ou « Qu’est-ce que le transhumanisme ? » est intolérable…
http://www.bvoltaire.com/transhumanisme-deputes-lrem-veulent-censurer-debat/?mc_cid=0f063585bf&mc_eid=54ac57e687