Discrimination à rebours.

   Le racisme, nous avons bien dit : le racisme, s’immisce là où on ne l’attend pas. Dans la rue ? Sur un chantier ? Entre les étals d’un supermarché ? Sûrement pas s’il s’agit du rejet de la différence. Une remarque désobligeante désoblige, certes. Mais elle s’oublie elle-même. Réflexe comportemental désagréable mais sans lendemain parce que sans hier. L’institution républicaine l’ignore. Mais on voit sourdre de lieux inattendus une autre forme du racisme, forme d’autant plus pernicieuse qu’elle prend le visage de son contraire, un prétendu « antiracisme », plus terrible et plus diabolique que son antonyme, parce paré des atours de la vertu.

   Quelques étapes du « racialisme » vertueux.

   Dans son dernier livre, « Les Blancs, les Juifs et nous », publié en mars 2016, Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des Indigènes de la République (PIR…), veut éduquer les Blancs auxquels il faut faire rentrer dans le crâne leur statut de coupables éternels, de la conquête de l’Amérique jusqu’au nazisme en passant par la colonisation. Elle appelle ça l’amour révolutionnaire. Si.

   Un « camp d’été décolonial » se tenait à Reims entre les 25 et 28 août 2016, et se présentait comme un « séminaire de formation à l’antiracisme politique ». Il était réservé « uniquement aux personnes subissant à titre personnel le racisme d’État en contexte français », ce qui excluait, de facto, les personnes blanches. Même les couples mixtes n’avaient pas le droit de venir ensemble. Il était organisé par Sihame Assbague, ex-porte-parole du collectif « Stop le contrôle au faciès », et Fania Noël, militante de MWASI, « Collectif non mixte d'Africaines et Afro-descendantes ». La Ville de Reims n’avait rien à y redire.

   Le festival « Nyansapo Fest », du 28 au 30 juillet 2017 à Paris, organisé par le collectif MWASI – encore lui -, était présenté comme un festival afro-féministe militant. L’événement comprenait diverses manifestations : des concerts, des tables rondes, des conférences sur le racisme ou encore sur le sexisme contre les femmes noires. Le festival se divisait entre d’une part des espaces non mixtes personnes ou femmes noires et femmes racisées et, d’            autre part, un espace ouvert à tous selon le programme officiel[1]. Hidalgo a fait semblant de l’interdire…

   Enfin, le syndicat Sud-Éducation 93 offre aux enseignants un stage de deux jours, les 18 et 19 décembre à Saint-Denis, intitulé « Au croisement des oppressions : où en est-on de l'antiracisme à l'école ? ». Il proposera à ses participants une « déconstruction des discriminations raciales », ainsi qu’une « analyse du racisme d'Etat (voir le camp d’été décolonial de Reims) dans la société et en particulier dans l'Éducation nationale ». Deux des ateliers de ce stage seront « en non-mixité », c'est-à-dire interdits aux Blancs.  Et c’est payé par l’Éducation nationale.

   On y trouve ainsi Marwan Mohammed, ancien porte-parole du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF), mais aussi Nacira Guénif-Souilamas et Fatima Ouassak, proches du Parti des indigènes de la République (PIR, derechef !) : du beau monde, pas très « catholique »… Face au tollé soulevé par une telle initiative incongrue, Sud-Éducation 93 a dégainé un communiqué stigmatisant des « messages mensongers, de haine et d'attaques sur les réseaux sociaux », n'hésitant pas à « dénoncer la coïncidence des agendas des réseaux d'extrême droite et de notre ministère ». Une manière de détourner le sujet, puisqu'à aucun moment le syndicat ne s'explique sur ses ateliers « non-mixtes » ou sur les réseaux troubles dont sont issus ses conférenciers. En guise de défense, Sud-Éducation 93 s'est contenté d'assimiler toute expression critique à son endroit à « la vindicte de la fachosphère ». Quant à François Jarraud, il a parlé à propos de la protestation de Blanquer, de « répression syndicale ».

  Que de telles réunions, associatives ou syndicales, puissent avoir pignon sur rue ne manquent pas de nous interpeller.

   D’abord parler de racisme d’état – français ! - en scandalise plus d’un, et nous d’abord. Pour parler de « racisme d’état », il faut que l'Etat produise des textes législatifs qui légitiment et organisent de juro la ségrégation raciale. L’histoire nous fournit trois exemples de racismes d’état (parmi d’autres plus discrets), hélas dignes de ce nom, dans notre 20e siècle.

   D’abord le IIIe Reich : les lois de Nuremberg de 1935 firent de la ségrégation raciale, essentiellement vis-à-vis des Juifs, mais aussi des Roms ou des Tsiganes, un aspect majeur de sa politique totalitariste. La « solution finale » des camps d’extermination concluait logiquement ces pratiques délétères.

   L’Afrique du Sud, entre 1948 et 1991, pratiquait l’apartheid entre la population blanche d’une part et les populations noires, métissées (coloured) et indiennes de l’autre, populations « non-banches » qui perdirent progressivement leur droit de vote – la franchise électorale -, pour les Noirs du Cap en 1936, et pour les Coloured vingt ans plus tard. Ce n’est qu’en juin 1991, que le gouvernement sud-africain abolira les dernières lois de l'apartheid.

   Enfin, et ce n’est pas non plus une mince affaire, les états du sud des États-Unis (Alabama, Floride, Mississipi) à travers les Lois Jim Crow, entre 1876 et 1964, année de leur abrogation par le Civil Rights Act, pratiquèrent officiellement une ségrégation raciale à l’encontre des Afro-Américains rigoureuse dans les écoles et dans la plupart des services publics, y compris les trains et les bus.

   Avons-nous en France, de tels textes qui organisent officiellement une ségrégation raciale dans nos écoles ou nos établissements publics ? Non. On ne peut donc pas parler stricto sensu de « racisme d’état » dans notre pays. Parlera-t-on alors, et c’est peut-être de cela qu’il s’agit, de ségrégation de fait, à l’école essentiellement, au travail peut-être ?

   C’est ce que sous-entend clairement Sud Education 93 qui se demande ce que devient l’antiracisme à l’école et qui laisse entendre que l’état français n’est pas étranger aux pratiques racisantes en milieu scolaire. Non seulement ces assertions surprennent de la part d’un syndicat de l'Education nationale qui devrait plutôt rassembler que diviser, mais il y a autre chose.

   Quand j’étais enfant, l’un des principes que m’a enseigné ma mère était de ne me faire remarquer en rien, sauf à l’école comme bon élève si possible et plutôt… Ne faire ni l’andouille ni le clown, me vêtir et me déplacer sans ostentation. Bref faire comme tout le monde, non par résignation ou conservatisme, mais par respect d’autrui. Ce en quoi, sans le savoir, elle mettait en œuvre la première règle de la morale cartésienne : « obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m’a fait la grâce d’être instruit dès mon enfance, et me gouvernant, en toute autre chose, suivant les opinions les plus modérées, et les plus éloignées de l’excès, qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j’aurais à vivre ».

   Cette citation nous dit d’abord : « ...obéir aux lois et aux coutumes de mon pays », c’est-à-dire du pays dans lequel je réside présentement, ce que confirme la dernière ligne : « les mieux sensés de ceux avec lesquels j’aurais à vivre ». Soit : « ceux avec lesquels j’aurais à vivre » qui obéissent « aux lois et coutumes » du pays que je partage avec eux, finalement pour Descartes et « ceux », le même pays. Donc puisque je marche sur la même terre, respire le même air et profite de la chaleur du même soleil que mes compatriotes, au sens étymologique ici – la patrie partagée -, je suis (v. suivre…) leurs coutumes et leurs lois. C’est ce que l’on appelle aujourd’hui, mais ici au sens fort et non au bénéfice de je ne sais quel « accommodement raisonnable », vivre ensemble.

   Ainsi qui « discrimine » qui quand un pyjama ou un fantôme noir déambule dans la rue ? Et à l’école, quand une jeune-fille reste voilée en classe ou refuse de participer à un cours d’EPS avec les garçons ? Que penser alors du texte que Mesdames Fatima Ouassak et Diariatou Kebe ont publié sur le site « Contre-attaques » en février 2017, dénonçant le fait que, dans « l’école des blancs » « nos enfants apprennent à ne pas respecter les valeurs que nous essayons de leur transmettre », lorsque ces « valeurs » contreviennent aux lois et aux coutumes de ce pays, celles qui sont partagées par ceux avec lesquels j’ai à vivre, pour plagier Descartes, celles (et ceux) avec lesquelles Mmes Ouassak et Kebe ont à vivre.

   Mesdames, et d’autres, vous ne voulez pas que « l’école des blancs » montrent vos enfants du bout du doigt ? Apprenez-leur les valeurs de la République et habillez-les – habillez-vous – comme se vêtent les enfants des « blancs ». Pas étonnant que vos enfants « assistent aux humiliations que vous subissez, notamment lorsque vous êtes voilées et qu’on vous interdit de les accompagner en sortie » ainsi vêtues. Quant on ne veut pas être « discriminé», on ne prend pas une attitude qui suscitent des remarques désapprobatrices. La discrétion vestimentaire garantit une vie sociale paisible. Cela vaut aussi pour les chevelures vertes ou les jupes au raz des fesses…

   La cerise sur le gâteau.

   Pour la petite histoire, nos amis canadiens ne sont pas en reste, en matière de conduite raciste. Le festival Pop Explosion de la ville de Halifax (Nouvelle-Écosse) recevait, le 19 octobre 2017, une chanteuse canado-afro-colombienne, Lido Pimienta. Cette dernière a demandé à son public de se séparer : les hommes derrière, les femmes blanches juste devant, et les femmes de couleur au premier rang, établissant ainsi une ségrégation raciale patente dans le public. Assez bête pour l’accepter…

 

 

Publié le lundi 11 décembre 2017