La mort sur ordonnance.

Le suicide de Sénèque, par Manuel Domínguez Sánchez (v. 1871)

   « Allo ? M… - Oui c’est moi. – C’est l’hôpital. Désolé de vous réveiller, mais M. Pierrot S. est décédé il y a une heure ».

   Pierrot est mort tout seul. Nous étions allés le visiter la veille. Il souffrait beaucoup et il a demandé au médecin de lui faire de la morphine. Nous l’avons quitté alors qu’il venait de s’endormir sous l’influence de l’anesthésiant.

   Nous le revîmes le lendemain sur son lit de mort alors que des personnes priaient dans sa chambre.

   La mort en fuite.

  Malheureusement, la mort solitaire de Pierrot semble le lot le plus ordinaire de beaucoup de mortels. Parce que la médecine a beaucoup progressé ces dernières années et, corrélativement, parce que le niveau sanitaire de la population a évolué dans les mêmes proportions, dès que les choses se compliquent, l’hospitalisation se présente comme la meilleure option. Et la mort attend son heure, au 3e étage, service de médecine, chambre 333…

   C’est que les occasions de mourir chez soi se font rares, dans notre monde moderne : la maladie lourde, donc la clinique ou l’hosto au bout du chemin, l'accident ménager ou de la route, comme celui dont la victime fut un certain Albert Camus le 4 janvier 1960, l’accident du travail – Coupeau tombant de son toit[1] -, le fait de guerre, l’attentat terroriste – comme le 14 juillet 2016, à Nice - , la balle perdue, et d’autres choses toutes aussi utiles à la Camarde pour achever son œuvre.

   Mais tout autant d'occasions de mourir anonyme sur un lit anonyme dans un service anonyme d’un quelconque hôpital de province… Et sans extrême-onction, ce sacrement institué par l’Église « pour le soulagement spirituel et même corporel des malades en danger de mort ».

   Mais notre société a franchi un pas de plus dans la fuite devant la mort : elle refuse de voir sa triste figure, le stade ultime de la vie avant la mort, l’agonie. Singulière, l’étymologie du mot : le grec ἀγώνία, agonia, signifie combat, mais aussi angoisse. Ce qui se comprend ici aisément : le malade agonisant livre un combat perdu d’avance avec l’angoisse des ultimes incertitudes, comme en témoigne la mort de Mme de Croissy, dans le Dialogue des Carmélites de Georges Bernanos.

   Alors, contre toute attente, cette société aveugle – et il n’y a pas de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir – fait appel à la médecine et à la pharmacie pour cacher ce spectacle qu’elle ne saurait voir : soit le suicide médicalement assisté, soit la sédation profonde et continue.

   La bonne mort : euthanasie.

   Euthanasie : du grec ancien : ευθανασία : ευ, eu, « bonne », θανατος, tanatos, « mort », le mot désigne le fait d'avoir une mort douce, que cette mort soit naturelle ou provoquée. Souvenez-vous de l’affaire Malèvre en 2003 : cette infirmière condamnée à douze ans de réclusion criminelle pour avoir euthanasié des patients qui n'avaient pas formulé de demande en ce sens. C’est dans cette dernière acception qu’il est compris aujourd’hui, de gré ou pas. Enfin, depuis le Troisième Reich, il a une bien mauvaise réputation, amplement justifiée.

   Et pourtant… L’idée, parce que le mot fait peur, revient en catimini, sous le manteau de morts provoquées par… le grand art et ses artistes. Sous deux avatars : le suicide médicalement assisté et la sédation profonde et continue.

   Le suicide médicalement assisté, suit une procédure clairement dite. Le pharmacien fournit le ou les produits destinés à induire la mort dans des conditions parfaitement définies ; l'auto-administration (si celle-ci est possible) reste sous contrôle du médecin veillant ainsi au bon déroulement du processus létal.

   Dans le cas où le patient ne peut procéder lui-même à l'absorption du produit, le médecin veille à la bonne marche de l’entreprise et, en cas de complications, il intervient pour conduire à son terme le grand œuvre.

   Ce n’est pas de l’euthanasie au sens contemporain du terme : l’impétrant initie les gestes nécessaires à son trépas, au sens exact du mot « suicide », du latin sui (« de soi ») et du suffixe « - cide », du verbe latin caedo (caedere), « frapper », « tuer ». Mais si son geste échoue, le médecin « veille au bon déroulement du processus létal ».

   Le suicide médicalement assisté est donc de l’euthanasie, au sens étymologique, une « bonne mort », d’une part, mais aussi en ce qu’autrui intervient pour favoriser l’échéance attendue, d’autre part (sens contemporain). Cependant il n’y a pas crime puisque telle était la volonté du patient, sa dernière…

   Accessoirement, il n’est pas autorisé en France, mais il l’est en Suisse, aux Pays-Bas, dans cinq États des USA et au Canada.

   La sédation profonde continue fait l’objet de la loi « n° 2016-87 du 2 février 2016 créant de nouveaux droits en faveur des malades et des personnes en fin de vie », dite loi LEONETTI / CLAYES, du nom de ses rapporteurs. Elle succède à une autre loi LEONETTI, datant de 2005 qui prévoyait en son article 1 que les actes de soins « ne doivent pas être poursuivis par une obstination déraisonnable. Lorsqu’ils apparaissent inutiles, disproportionnés ou n’ayant d’autres effets que le seul maintien artificiel de la vie, ils peuvent être suspendus ou ne pas être entrepris. Dans ce cas, le médecin sauvegarde la dignité du mourant et assure la qualité de sa vie en dispensant les soins visés à l’article L. 1110-10 » c’est-à-dire ceux connus sous l’expression « soins palliatifs ».

   La loi de 2016 en son article 2 évoque la suspension des soins « lorsqu’ils résultent d’une obstination déraisonnable » - l’acharnement thérapeutique - c’est-à-dire « lorsqu’ils apparaissent inutiles, disproportionnés ou lorsqu’ils n’ont d’autres effets que le seul maintien artificiel de la vie », et ce « conformément à la volonté du patient et, si ce dernier est hors d’état d’exprimer sa volonté, à l’issue d’une procédure collégiale définie par voie réglementaire ».

   Il faut noter que le second alinéa de cet article considère comme soins faisant partie du traitement « la nutrition et l’hydratation artificielles » Ils peuvent donc « être arrêtés conformément au premier alinéa du présent article », celui que nous venons de citer ci-dessus.

   Le produit utilisé est l’Hypnovel dont l’une des molécules est le Midazolam qui, selon le dictionnaire Vidal « présente une action sédative et hypnotique intense. Il exerce également des activités anxiolytiques, anticonvulsivante et myorelaxante ». C’est un produit anesthésiant puissant qui, utilisé en overdose, fait partie d'un cocktail pour l'injection létale dans le cadre des exécutions de condamnés à mort notamment aux États-Unis.

  Plus pacifiquement, l’Hypnovel permet les cures de sommeil des malades en détresse psychologique intense ou un sommeil artificiel pour des patients lourds qui ont besoin d’un repos profond et salutaire.

   Si on fait le point sur cette « sédation » autorisée par la loi de 2016, la mise en œuvre de ce processus terminal, deux des éléments donnés dans la loi nous font problème.

   Le premier veut que si le malade se trouve dans l’incapacité d’exprimer sa volonté, « une procédure collégiale définie par voie réglementaire » suppléera cette carence. Que cette procédure soit ou non réglementée, autrui se substitue à l'intéressé, voire à ses proches, sa famille, s’ils tiennent un avis différent.

  Le deuxième touche au processus lui-même, tel qu’il est défini dans l’article 3 : « À la demande du patient d’éviter toute souffrance et de ne pas subir d’obstination déraisonnable, une sédation profonde et continue provoquant une altération de la conscience maintenue jusqu’au décès, associée à une analgésie et à l’arrêt de l’ensemble des traitements de maintien en vie, est mise en œuvre ».  Et ce jusqu’à son décès – c’est dit -, chronique d’une mort annoncée.

  • D’une part, un surdosage du Midazolam génère un point de non-retour, le processus anesthésiant devenant de ce fait irréversible.
  • D’autre part l’arrêt du « traitement » alimentation/hydratation ajoute à cette irréversibilité de l'anesthésiant surdosé en condamnant ni plus ni moins le patient à la mort par inanition, et le reste, sachant par exemple qu’au-delà de cinq jours la déshydratation du corps produit des dommages graves.

   Comme pour le suicide médicalement assisté, on se situe de nouveau face à une procédure euthanasique. Sans doute au sens étymologique mais aussi dans la pratique de la sédation profonde qui conduit à la mort du patient. Car si l’arrêt des traitements n’entraîne pas nécessairement la mort, du moins à court terme, celui de l’alimentation et de l’hydratation à coup sûr puisque dans un corps affaibli par la maladie l'abstinence alimentaire sonne le glas d’une vie en suspens. Le compte-à-rebours peut alors commencer.

   Réflexions “ad vitam ad mortem”

   Vivre la mort. La diversité des raisons qui conduisent à la mort interdit une analyse à portée universelle de l'environnement des derniers temps de la vie. Toutefois, une parole revient souvent chez les « vivants », mais aussi chez les malades hospitalisés : « je souhaite mourir chez moi ». L’idée de hâter leur trépas, d’une manière ou d'une autre, ne les effleure pas, même si la souffrance approche la limite de sa tolérance. « Mourir chez soi » fonctionne comme une pensée magique pour laquelle la familiarité du lieu et de ses objets, comme la présence des membres de la famille, protégeraient l’agonisant de la malveillance de la Faucheuse.

   Plus intimement, c’est bien la présence compatissante des proches du malade qui lui procure un empathique soutien, un réconfort affectueux d’autant mieux accueilli qu’approche la vingt-cinquième heure. Le malade peut alors échanger quelques mots avec les siens, même dans les moments les plus difficiles, recevoir d’eux soins et nourriture, voir un prêtre aussi. Sait-on combien cette circulation d’une parole ultime vaut pour le malade et les proches, eux qui savent autant que lui, que ce sont les derniers jours de sa présence dans cette maison ?

   Pourquoi alors les priver de cette joie qui sourd de cette communication intense, dans l’attente de l’instant fatal, non laissé à la froide technique, mais à la discrétion de la nature, ou de Dieu ?

   Philosophie de la mort. Qui n’a pas en tête cette sentence d’Épicure : « Le plus effrayant des maux, la mort ne nous est rien, disais-je : quand nous sommes, la mort n’est pas là, et quand la mort est là, c’est nous qui ne sommes pas » (Lettre à Ménécée) ? Montaigne en a donné une adaptation remarquable : « souviens-toi que la mort n’est rien pour nous : vifs, elle ne nous concerne pas, morts, elle ne nous concerne plus ». Il faut accepter ce que les événements et le destin nous apportent, dit Épictète, tant que ceci n’est pas de notre ressort puisque l’Homme est partie intégrante d’un univers qui le dépasse. La mort n’est donc ni un bien ni un mal mais une nécessité de la Nature ou de Dieu. S’en offusquer ne sert donc à rien. Nul ne peut différer l’heure de son trépas ni l’anticiper, car cela relève de la Fortune.

   Sénèque, stoïcien, ne partage pas tout à fait cette opinion, les stoïciens disant avec les épicuriens que nous sommes un élément d’un vaste ensemble qui nous dépasse et nous gère. Certes, il réprouve le suicide comme moyen d’une mort ordinaire ou commune. Mettre fin à sa vie parce que sous le coup d’un vague coup de blues on pense qu’il vaut mieux mourir ne reçoit de Sénèque aucune grâce.  Par contre, la recommandation du suicide va de pair avec la prescription de la tutelle de la raison et la nécessité de l’approbation du bon jugement.

   En conséquence, Sénèque conseille, après avoir profité aux autres, de profiter de soi, en usant constamment de sa raison. Ce principe l’amène à préconiser le suicide dans des cas bien déterminés : lorsqu'on veut éviter la déchéance intellectuelle ou morale, lorsque la raison ou l'honneur l'exige, lorsqu'on ne peut plus être utile et lorsque c'est le moyen d'échapper à la servitude : « Méditer la mort, c'est méditer la liberté ; celui qui sait mourir, ne sait plus être esclave » (Lettre à Lucilius, XXVIII). Il écrira dans la lettre LXI : « « La raison exige qu’on se prépare à la mort avant de se préparer à la vie ». Souvenons-nous de ce que Spinoza lui répondra : « L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie » (Éthique, pp LXVII).

   C’est que Sénèque s’isole à défendre cette thèse du « suicide libre ». On a vu ce qu’en pensait Épictète. Marc-Aurèle lui emboîte le pas : la mort fait partie de la Nature, car tout change, tout se transforme, tout, depuis l'éternité, semblablement se produit et se reproduira sous d'autres formes semblables à l'infini (cf. Pensées pour moi-même, Livre IX). Quelle vanité de penser pouvoir différer l’heure que le destin nous a fixée pour mourir : car si nous mourrons, que nous attendions ou non notre fin, c’est que la Fortune a scellé notre sort sans attendre notre bon vouloir. Dieu a toujours raison. « Souviens-toi que la mort… ».

   Saint-Paul enfonce le clou : « Ne savez-vous pas que vous êtes un temple de Dieu, et que l'Esprit de Dieu habite en vous? Si quelqu'un détruit le temple de Dieu, Dieu le détruira ; car le temple de Dieu est saint, et c'est ce que vous êtes vous-mêmes » (I Corinthiens, 2, 16-17).

   « Ces termes “Tu ne tueras point”, sont absolus, et la loi n’y ajoute rien qui les limite ; d’où il suit que la défense est générale, et que celui-là même à qui il est commandé de ne pas tuer ne s’en trouve pas excepté » écrit Saint-Augustin dans La Cité de Dieu (Livre I, chap. 20).

    Mort et Liberté.

   Pour achever ces observations sur la mort technique, nous voulons examiner le principe énoncé déjà par Sénèque : « celui qui sait mourir, ne sait plus être esclave ».  En d’autres termes, la meilleure marque de la liberté se révèle dans la mort si son message annonce notre libération. Le suicide, chez Sénèque, témoigne de notre liberté. Il citait Caton qui, au moment de se passer son épée au travers du corps, aurait dit : « Enfin une action qui est bien de moi ! ».

   Mais c’est là une bien étrange conception de la liberté que de la loger dans une action dont l’irréversibilité interdite tout espoir. Selon Dante, une inscription surmontait l’entrée de l’Enfer : « Vous qui entrez ici, abandonnez tout espérance » (La Divine Comédie, L'Enfer, Chant III). La mort, en effet – et c’est être doublement mort, si l’on peut dire, que mort pour les vivants, aller en Enfer - la mort met un terme définitif à l’espoir, caractère de ce que la vie peut seule encore offrir. Même le cryonie s’offre en caution fictive, et a contrario, de la liberté comme affirmation du vivant. Ainsi en novembre 2016, un juge anglais a accordé à une adolescente de 14 ans, en phase terminale d'une forme rare de cancer, le droit de se faire cryogéniser après sa mort, dans l'espoir d'être ressuscitée et soignée un jour.

   Un acte libre même si, comme Descartes le suggère, le sujet se détermine dans la pleine connaissance des causes, ouvre des possibilités. Sa décision ne barre aucun chemin puisque l’action ainsi décidée se grossit de ses conséquences au croisement d’autres gestes nouveaux. La caricature de liberté que présente « l'acte gratuit » de Gide trouve ici cependant une singulière légitimation : son imprévisibilité cautionne la même imprévisibilité de son résultat, et donc laisse le champ ouvert pour une quasi infinité de potentialités.

   En quoi dès lors, décider de l’heure de sa mort serait une manifestation de la liberté, si la mort justement clôt tous les possibles ? Si un grand malade, au maximum de sa souffrance devenue intolérable, décide d’y mettre fin, cette décision ne témoigne pas d’une ultime liberté, mais d’un dernier raisonnement, quasiment un calcul, de la somme des dommages présents dont le résultat le plus probable s’affiche dans la proximité de la mort. Après tout, il peut se recommander de Sénèque qui confie-à Lucilius les résolutions qu'il a prises : se donner la mort avant de devenir gâteux ou si la souffrance l'empêche définitivement de profiter aux autres comme de soi. Ce que Sartre traduit dans une expression devenue célèbre : « les jeux sont faits ».

   Au terme de cette analyse, le bilan manque de sérénité, tant il se nourrit de regrets désabusés. On peut toujours espérer que les progrès de la médecine rendront caduques les techniques de morts médicalement assistées aujourd’hui pratiquées Oui, mais pour cela il faut espérer. Et pour espérer, il faut vivre…

   « L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie » nous a dit Spinoza. 

 

Publié le mercredi 22 novembre 2017

 

 

 

 



[1] L’Assommoir, d’Émile Zola.

24. Nov., 2017

Les inventions pour la mort ne manquent pas...

http://reinformation.tv/sarco-capsule-euthanasie-smits-77456-2/

Primum non nocere

   « Primum non nocere » - « en premier ne pas nuire » - ou « d'abord, ne pas faire de mal » : premier principe toujours en usage pour nos étudiants en médecine et en pharmacie. Cet apophtegme vient du Traité des Épidémies d’Hippocrate qui définit ainsi le but de la médecine : « Face aux maladies, avoir deux choses à l'esprit : faire du bien, ou au moins ne pas faire de mal ».

   Hippocrate a ainsi conduit l’Université depuis la nuit des temps à demander aux futurs médecins de faire le serment suivant, tiré de son propre texte : « Je dirigerai le régime des malades à leur avantage, suivant mes forces et mon jugement, et je m'abstiendrai de tout mal et de toute injustice. Je ne remettrai à personne du poison, si on m'en demande, ni ne prendrai l'initiative d'une pareille suggestion » pour le texte original.

   Sa version française contemporaine (2012) nous dit à son tour : « Mon premier souci sera de rétablir, de préserver ou de promouvoir la santé dans tous ses éléments, physiques et mentaux, individuels et sociaux. Même sous la contrainte, je ne ferai pas usage de mes connaissances contre les lois de l’humanité ».

   Une question nous taraude alors l’esprit : comment un médecin, qui a prononcé le serment d’Hippocrate peut-il prêter la main à des conduites mortifères, sans parjurer ?