L’éternité de l’Idée.

Rembrandt, le philosophe en méditation, 1632.

   Dans le « Crépuscule d’une idole » (Grasset-Fasquelle, 2010 – Livre de Poche 2015) Michel Onfray écrit : « un concept ne tombe pas du ciel, mais monte d’un corps afin de justifier des dynamiques pulsionnelles ».

   Freud vs Onfray

   Cet ouvrage que Michel Onfray consacre à Freud, une « psychobiographie nietzschéenne », dénonce « l'affabulation freudienne » comme le sous-titre le révèle, or l’auteur s’appuie sur une idée à lui chère : il n’y a pas de philosophie éthérée, qui viendrait des régions lumineuses de la pensée universelle, d’un univers idéel platonicien chez qui toute pensée objectale renvoie nécessairement à l’idée essentielle qui la permet et la justifie en même temps. Mais toute philosophie provient d'une expérience existentielle inscrite dans une subjectivité ancrée dans l’histoire.

   Onfray s’affirme lui-même matérialiste et athée – l’un n’allant cependant pas sans l’autre - dans « L’art de jouir » (1991) et son « Traité d’athéologie » (2005) et de toute façon dans l'ensemble de ses nombreux écrits.

  C’est sans aucun doute pour ces deux raisons, sa conception de la « génétique philosophique » et son matérialisme, que M. Onfray consacre la quasi intégralité de la préface de cette étude sur Freud à nous narrer son histoire intellectuelle à travers ses pérégrinations et vicissitudes scolaires : de l’internat chez les Salésiens de Giel dans l’Orne jusqu’à l’université de Caen, via un enseignement de la philosophie dans un lycée technique, et la création en 2002 de l’Université populaire, à Caen toujours.

   L’on y apprend notamment, après avoir connu un « enfer dans lequel on ne sait pas si, le lendemain, on n’aura pas descendu une marche de plus vers l’infamie », qu’il découvre dans sa quinzième année ce que la tradition philosophique universitaire – qui n’a pas la faveur de notre auteur, on s’en doute – dénomme les « philosophies du soupçon », à savoir celles de Marx, Nietzsche et Freud ; et ce à l’occasion de trois livres : le Manifeste du parti communiste du premier, L’Antéchrist du deuxième et Trois essais sur la théorie de  la sexualité du troisième.

   La charge que Michel Onfray lance contre Freud et la psychanalyse s'appuie donc sur l’idée que le médecin viennois n’a pas créé cette technique thérapeutique à partir de l'observation clinique de ses patients mais principalement de lui-même, à partir de ses propres fantasmes névrotiques et de l'’expérience de sa vie personnelle, revenant ainsi au principe énoncé ci-dessus que toute philosophie provient d’un « corps » qui cherche à légitimer ses propres pulsions, puisque la psychanalyse n’est après tout qu’une autre sorte de philosophie : « la psychanalyse est la discipline inventée par un homme pour vivre avec sa part sombre ». Et cela découle de ce que Freud « a construit tout son édifice conceptuel sur le refus du corps, le déni de la physiologie, sur l’évitement de la chair ».

   Superstitieux, magicien, scientifique d’opérette et mauvais médecin - trois morts sur la conscience par erreur de diagnostic - et aucune guérison à mettre au crédit de son divan : voilà ce qui reste de cet assaut de cavalerie lourde. Bref : un charlatan, ce Freud.

   L’essence de la Philosophie.

   La Philosophie comme « produit » de l’histoire.

   La notion d’ « Histoire de la Philosophie » qui caractérise l’enseignement de cette discipline dans les pays anglo-saxons, mais pas dans notre éducation nationale, pourrait cependant laisser croire que la sagesse, de Socrate à nos contemporains, inscrit son discours dans le fleuve du temps. Et ainsi, ce que dirait Platon ne pourrait vraiment se comprendre que si on reconsidérait son propos dans les années où il s’est développé, lorsque le jeune Platon suivait sur l’agora au pied du Parthénon l’enseignement de Socrate.

   Mais, si on reprend la formule de Michel Onfray qui veut qu’ « un concept ne tombe pas du ciel, mais monte d’un corps afin de justifier des dynamiques pulsionnelles », il faudra alors que nous nous souvenions que Platon provient d’une vieille famille aristocratique athénienne qui voudrait que, du côté de son père, Ariston, il descendrait de Codros, dernier roi légendaire d’Athènes et de celui de sa mère, Périctionè, de Dropidès, proche de Solon, le législateur mythique de la démocratie athénienne. Périctionè est également la cousine germaine de Critias et la sœur de Charmide, deux des Trente Tyrans qui gouvernèrent Athènes pendant une petite année, en 404 avant J.-C., suite à sa défaite dans la guerre du Péloponnèse. Même si Platon ne les aime pas, il n’en reste pas moins qu’il est proche, de par sa parenté, du parti oligarchique athénien. Et, finalement, il n'a pas été insensible à la célébrité de sa famille, qu'il mentionne dans deux dialogues, le Charmide et le Timée.

   Quoiqu’il en paraisse, Platon reste dans son fond un aristocrate – au sens étymologique -, et cela se ressent dans sa philosophie, notamment dans le dernier de ses dialogues, que la mort interrompit, les Lois. Ainsi, déjà dans la République, sa théorie des idées relève de l’élitisme dont, inconsciemment, Platon participe socialement puisque le monde des idées, parfaites et éternelles, qui justifie la multiplicité disparate des choses de ce monde existentiel, pourrait doubler sans difficulté un univers politique où l’aristocratie, soit le « gouvernement des meilleurs », régenterait sans contestation possible la masse du peuple. D’ailleurs, il n’est pas sûr que, quelque part, Platon n’ait pas eu une certaine admiration pour le gouvernement des Trente Tyrans.

   Ainsi donc, la philosophie élitiste de Platon proviendrait quelque part de sa participation au monde aristocratique et oligarchique dont notre homme relève par tradition familiale.

   Prenons un autre exemple, plus proche de nous, celui de Martin Heidegger, né le 26 septembre 1889 à Messkirch et mort le 26 mai 1976 à Fribourg-en-Brisgau. Proche de Husserl dont il occupera la chaire en 1928 à l’université de Fribourg, il s’en éloigne cependant pour s’affirmer dans une philosophie phénoménologique détachée cependant de ses racines kantiennes et plus soucieuse de l'inscription dans la réalité temporelle de l’existence. Heidegger est considéré comme l’inspirateur de l'existentialisme, auquel Sartre donnera toute l'ampleur que l’on sait. Il suffit de noter que l’œuvre qui fit connaître Heidegger a pour titre Être et Temps (Sein und Zeit) et celle qui plaça Sartre à la tête de la philosophie des années 40, L’Être et le Néant.

   Pour faire vite, très, Heidegger développe sa pensée autour d’un concept, celui de « Dasein », que l’on peut traduire « être-au-monde ». Le Dasein, s'il se saisit en tant que porteur de potentialités, s’il se tient dans ce que Heidegger appelle le « souci de soi », se doit de porter à leur terme l'une ou l'autre de ses possibilités : soit assumer son existence, en ce cas on le considérera comme'« authentique », soit refuser cette responsabilité au risque d’être considéré comme « inauthentique ».

   L'inauthenticité du Dasein se dit d’un « être-là » qui se préoccupe de ce qui le porte et l'entoure, non pas à partir de son propre « pouvoir-être » fini : il se laisse alors conduire par le « On », qui représente l'expression de l'opinion moyenne. Le Dasein vivant la plupart du temps sur un mode inauthentique, prend conscience de son étrangeté essentielle qui l’invite à quitter le « On », abandonner sa fascination pour le monde.

   Ce qui fait problème, chez Heidegger, ce n’est pas sa philosophie, mais son engagement politique entre 1933 et 1945.  En effet, il adhère au NSDAP le 1er mai 1933 après avoir accédé au poste de recteur de l'université de Fribourg en avril de la même année, suite à l'appel – dira-t-il en 1966 - de l'ancien recteur von Möllendorf, un social-démocrate obligé de démissionner, qui lui aurait demandé de se présenter pour empêcher la nomination d'un fonctionnaire nazi. Mais il démissionne de son poste de recteur en février 1934, sans donner de raison. À partir de cette date, il reprendra sa fonction d’enseignant jusqu’en 1945. Suspendu entre 1945 et 1950, il retrouvera sa chaire professorale cette année-là.

   « L’affaire Heidegger » prend souvent deux directions : d’une part ceux qui ne lui pardonnent pas son engagement nazi en 1933 et 1934, et d’autre part ceux qui n'oublient pas sa philosophie dont les influences sont considérables pour nous permettre de comprendre celle de notre temps.

   Incontestablement, Heidegger fut un homme de son temps mais, dans le même mouvement, il sut s’en déprendre pour construire une pensée qui fait assurément date dans l’histoire de la philosophie contemporaine. Ce en quoi il a respecté, pour son propre usage, ce qu’il disait du Dasein défini comme « celui qui prend souci de soi », préférant de loin l’affirmation de son authenticité essentielle au détriment du On.  C’est sans doute là la raison de sa démission en février 1934 de ses fonctions administratives à la tête de l'université de Fribourg.

   « La science moderne et l’état totalitaire constituent, en tant que conséquences nécessaires du déploiement essentiel de la technique, en même temps sa suite. Il en est de même pour les formes et les moyens mis en œuvre pour l’organisation de l’opinion publique mondiale et des représentations quotidiennes des hommes » écrit Heidegger dans Les Chemins qui ne mènent nulle part (1950).

   L’intemporalité philosophique.

   Si M. Onfray a raison, si effectivement « un concept… monte d’un corps afin de justifier des dynamiques pulsionnelles », aucune philosophie ne peut se justifier comme visant l’universel, et aucune philosophie ne peut se transmettre de Maître à disciple, pas même celle de Michel Onfray. Il est vrai que Kant a écrit qu’on ne pouvait enseigner la philosophie, convenant alors qu’il suffisait d’apprendre à philosopher. Mais il signifiait par là que le rabâchage des doctrines philosophiques n’avait aucune portée si soi-même on ne se mettait pas en route, on ne prenait pas le chemin du philosopher. Conception pratique d’une discipline ancestrale que Descartes avait déjà affirmée quand la philosophie, pour lui, c’est non seulement savoir « distinguer le vrai d’avec le faux mais aussi voir clair en ses actions et ainsi marcher avec assurance en cette vie ».

   Il n’en reste pas moins, si on réfléchit à la question « qu’est-ce qu’un grand philosophe ? », même le plus médiocre élève de la classe de philosophie de nos lycées saura bien donner quelques noms tirés des leçons de son professeur, s’il les a un tant soit peu écoutées. Platon, à moins que ce ne soit Socrate, Descartes à tous les coups. Va pour Kant aussi et Sartre pour faire bonne mesure. Tous plus ou moins entés sur un monde turbulent et bousculés par une histoire aux mille rebondissements. L’annonce de la Révolution française fut une des deux raisons pour lesquelles Kant se détourna de sa promenade journalière, pourtant réglée comme une horloge, pour aller aux nouvelles à l’arrivée de la malle-poste. Il en sortit un petit livre : « Qu’appelle-t-on les Lumières »...

   Ce qui fait que la Philosophie, tout de même objet d’enseignement, a toujours sens c’est que, si en effet elle est toujours portée par un philosophe, un homme dans le monde, un existant inséré dans un quotidien turbulent, elle continue cependant de nous parler à travers Platon, Hegel ou Marcuse. Si elle était à ce point tributaire des instincts et des pulsions, non seulement ceux que Freud croit voir dans tout individu comme fonds de commerce de son inconscient, mais aussi plus simplement ce que la tradition entend par nature humaine, et notamment nature instinctive encore que ces deux hypothèses soient d’un certain point de vue incompatibles, cela signifierait qu’il n’y aurait aucune transmission possible de quelque savoir que ce soit, puisque toute connaissance a priori subjective se limiterait à l’individu source, et seulement lui. Elle n’aurait de sens que pour lui, et lui seul.

   C’est ce que l’on reproche à l’empirisme sensualiste qui serait incapable de produire aucune donnée objective, à valeur universelle. Aussi Kant l’avait-il bien compris qui fait remarquer dès les premières lignes de son introduction à la Critique de la raison pure : « si toute notre connaissance débute avec l'expérience, cela ne prouve pas qu'elle dérive toute de l'expérience, car il se pourrait bien que même notre connaissance par expérience fût un composé de ce que nous recevons des impressions sensibles et de ce que notre propre pouvoir de connaître (…) produit de lui-même » . Précisons que Kant entend par expérience les informations fournies par nos sensations (sensibilité). Victor Egger nous dit à son tour qu’il s’agit d’une « connaissance directe, intuitive, immédiate que nous avons des faits ou phénomènes » (in Le principe psychologique de la certitude scientifique, 1877). Mais tout cela n’aboutirait, si on s’en tenait là, qu’à une opinion – au sens platonicien du mot « δόξα - doxa » - strictement subjective donc intransmissible.

   Autour de la « notion d’idée ».

   Si l’intention universaliste de la Philosophie s’affirme dans son discours et s’impose à notre esprit, c’est que sa quête de la vérité traverse les siècles sans dommage. Et même s’il n’y a pas de vérité absolue[1], sauf sur un plan religieux mais qui n’est pas le nôtre ici et que, de toute façon, un rationaliste contestera, il n’en reste pas moins que son souci perdure à travers toutes les époques. Comme il nous parlait hier, il nous parle encore aujourd’hui. Nous allons donner un exemple.

   Ce qu’un élève de la classe de philosophie retient en général de Platon, c’est sa théorie des idées. À savoir que tout existant singulier dans l’univers de la sensibilité n’existe pas en vertu de lui-même, il n’est pas la raison de son existence, son essence lui est étrangère bien que nécessaire au fait d’exister. Platon appelle idée cette essence intellectuelle, éternelle, incorruptible et immuable, l'ensemble des idées constituant un univers lumineux, dominé par l’Idée suprême symbolisée dans l’allégorie de la caverne au livre VII de le République par le soleil. Ce monde-ci, le nôtre, celui des prisonniers de la caverne, qui connaît la multiplicité, donc la dispersion, dans l'espace comme dans le temps, et finalement voué à la corruption et à la mort, parce qu’il est poussière et retournera à la poussière, ne reflète que très imparfaitement, comme il le peut en sorte, le monde des idées éternelles que seul l’esprit peut atteindre. Le monde des choses délimite le domaine de la sensation tandis que le monde « intelligible », celui des idées, renvoie à la connaissance pure, celle de l’esprit s’abîmant dans la contemplation des essences éternelles.

   Aristote fera une critique sans concession de cette théorie platonicienne lui reprochant essentiellement de faire de la connaissance un discours abstrait, quasi au sens étymologique : tiré vers le dehors, dont le retour sur terre n’a rien d’évident. Pourtant, la notion kantienne de « chose-en-soi » n’est pas étrangère à l’idée telle que Platon la présente. Dans l'Esthétique transcendantale, la première partie de la Critique de la Raison pure, Kant explique que notre connaissance naît dans l’expérience c’est-à-dire dans la perception des phénomènes existentiels et mondains. Toutefois, comme notre sensation ne nous livre qu’une multiplicité de signaux indifférenciés, celle-ci doit être a priori, c’est-à-dire avant toute intervention de notre sensibilité sur le monde, organisée de telle façon que le divers sensible donne sens. C’est le rôle des catégories a priori de la sensibilité, l’espace et le temps. Jusque là, pas de souci. Mais il se trouve que l'apparence sensible ne se suffit pas à elle-même. Qui dit phénomène, c'est-à-dire ce qui se manifeste, sous-entend de ce fait un « ce » (le « ce » de ce-qui-se-manifeste), raison de la manifestation. Son essence en quelque sorte. Kant appelle « chose-en-soi » la raison du phénomène, « ce » qui le justifie dans son apparaître spatio-temporel. Reste un souci : la « chose-en-soi » ne peut en l’état accéder à son dévoilement dans l’acte de connaissance. En effet, notre connaissance s’appuie sur la sensibilité, l’entendement et la raison, ces deux dernières facultés permettant de constituer en science ce qui n’est à l’origine qu’expérience (sensible). Mais en ce qui regarde la chose en soi, elle reste un postulat sans autre assurance que celle de la foi dont Kant nous dit qu’il l’a substituée à la science.

   On retrouve donc chez Kant un avatar de l’idée platonicienne. Mais pour Platon, la sagesse pouvait nous découvrir le monde intelligible que les yeux nous cachaient. Pour le philosophe de Königsberg, la chose-en-soi ne peut être objet de science, seulement de croyance. Kant va donc substituer à ce concept obscur la notion de noumène, ou réalité intellectuelle qui, sous la double influence de l’entendement et de la raison, va « spiritualiser » en quelque sorte le phénomène sensible, le constituer en objet de connaissance intellectuelle. De ce noumène, Kant dit lui-même : « Si j’admets des choses qui soient de purs objets de l’entendement, et qui pourtant, en tant que tels, puissent être donnés à une intuition, quoique ce ne soit pas à l’intuition sensible, des choses de ce genre seraient rappelées noumènes » (Prolégomènes). Le seul problème de cette dernière citation est qu'en dehors de l’intuition, par définition comme par nature sensible chez Kant, on ne voit pas bien ce que peut être cette autre forme d’intuition qui pourrait recevoir les noumènes, puisque Kant récuse l’intuition intellectuelle (cf. Critique de la Raison pure, Analytique transcendantale, p. 288, trad. Delamarre-Marty, Gallimard, col. Folio). Quoiqu’il en soit, cette démarche « platonisante » nous rend sceptique, comme Hegel qui, dubitatif, jettera aux orties la chose-en-soi kantienne comme le noumène, les jugeant inutiles tout simplement, puisque de pures constructions intellectuelles.

   Aborder Spinoza maintenant peut historiquement laisser notre lecteur perplexe puisque le philosophe juif portugais (mais sa famille est d’origine espagnole) exilé à La Haye est homme du XVIIe siècle. Mais il n’y a pas de progrès historique en philosophie, car il n’est pas rare qu’un problème soulevé aujourd’hui ait déjà une solution esquissée hier. Et c’est le cas ici.

   Chez Platon, le monde des Intelligibles constitue l’objet en propre de la philosophie. Dans l’allégorie de la caverne, le prisonnier libéré qui contemple le soleil image le sage. Chez Kant, comme l’univers des choses-en-soi se dérobe devant toute forme de connaissance, ce qui fait problème reconnaissons-le, le noumène ou objet de l’entendement conçu pour légitimer le monde de l’intuition apparaît plus comme un subterfuge pour pallier à une difficulté majeure de l’idéalisme transcendantal kantien que pour sauver la possibilité d’une connaissance rationnelle du sensible.

   Spinoza propose une solution plus cohérente, à ce qu’il peut en paraître. Pour lui, il n’y a qu’un seul être en tant qu’être, Yahweh : « Je suis celui qui suis », Dieu, infini et éternel qui se caractérise par une multitude infinie d’attributs dont seuls la matière – l’étendue - et l’esprit sont de nous perçus, tout simplement parce que nous en relevons directement, rencontre ponctuelle, fortuite et momentanée, temporelle dans un univers éternel : « nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels ». Toute matière suppose aussi un espace parce qu’elle y occupe un lieu et que son propre espace volumique l’exige. Spinoza ne concevant le temps que comme modalité de l’éternité divine, l’inscrit dans la possibilité du mouvement pour un objet matériel, d’un déplacement – « changement de place » - externe. Somme toute, une matière se mouvant en elle-même. N’oublions pas que Spinoza n’a cesse de répéter que tout ce qui peut se concevoir ne se conçoit que dans l’être et ce, sub specie aeternitatis, du seul point de vue de l’éternité.

   Deuxième principe spinoziste : l’absolue nécessité de l’Être divin puisque l’événement qui survient dans l’un quelconque de l'infinité de ses attributs se répercute sur l’ensemble des autres. En mathématiques on dit, d’un ensemble de droites parallèles, qu’un point repéré sur une droite quelconque a une image sur toutes les autres droites. D’où le nom donné à cette thèse spinoziste : le parallélisme des attributs de l’Être. Conséquence : le cours des événements survenant sur un attribut engendre un mouvement identique au niveau des autres attributs divins. Ce qui fait que « L’ordre et l’enchaînement des idées est le même que l’ordre et l’enchaînement des choses » (Éthique, II, proposition 7). Cela autorise la juste connaissance de la chaîne événementielle dans le monde de l’étendue dont découle une connaissance adéquate de l’ordre idéel. Autre conséquence pour l’homme : « Suivant que les pensées et les idées des choses sont ordonnées et enchaînées dans l’âme, les affections du Corps, c’est-à-dire les images des choses, sont corrélativement ordonnées et enchaînées dans le Corps » (Éthique, V, proposition 1). La suite logique de cette proposition s'impose avec force : il n’y a pas de place dans la psychologie spinoziste pour l’inconscient telle que Freud le pense ; en d'autres termes, rien de ce qui advient dans l’âme ne peut échapper au corps et réciproquement.

   Que dirait alors Spinoza des concepts kantiens de noumène et de chose-en-soi ? Qu’ils ne sauraient échapper à une connaissance adéquate, c’est-à-dire une idée qui rend compte de son objet de manière exhaustive, tant sous le rapport de la compréhension que de l'extension, à savoir encore que la coupure kantienne radicale entre le réel et sa pensée n’a tout simplement pas de sens chez Spinoza.  La connaissance du troisième genre, connaissance rationnelle par excellence, renvoie chez notre philosophe à cette connaissance des essences (essence : l’idée d’une chose) - ce qui, d’une certaine façon nous renvoie à Platon - : « Une chose est perçue par sa seule essence quand par cela même que je sais quelque chose, je sais ce que c'est de savoir quelque chose ou quand, la connaissance que j'ai de l'essence de l'âme, je sais qu'elle est unie au corps » (Traité de la réforme de l’entendement, ). Percevoir une chose par sa seule essence c'est en avoir l'idée, la forme intellectuelle, l'idée vraie fondée non sur une évidence sensible mais sur une évidence rationnelle. La connaissance du troisième genre accède à la connaissance des choses singulières dans leur singularité même : elle permet de voir chaque chose dans sa nature propre et dans son lien avec la totalité, elle est mode d’un attribut divin.

   Voici ce que Gilles Deleuze disait du 3e genre de connaissance, dans son cours sur Spinoza en mars 1981 : « C’est la connaissance des essences, ça va plus loin que les rapports puisque ça atteint l’essence qui s’exprime dans les rapports, l’essence dont les rapports dépendent. En effet si des rapports sont les miens, si des rapports me caractérisent c’est parce qu’ils expriment mon essence. Et mon essence c’est quoi ? C’est un degré de puissance. La connaissance du troisième genre c’est la connaissance que ce degré de puissance prend de soi-même et prend des autres degrés de puissance. Cette fois-ci c’est une connaissance des essences singulières ».

   Le paradoxe kantien est résolu…

   Conclusion.

   Le matérialisme de Michel Onfray le conduit dans une analyse sans concession de l’œuvre freudienne, s’appuyant sur le postulat : « un concept ne tombe pas du ciel, mais monte d’un corps afin de justifier des dynamiques pulsionnelles ».  

   Nous avons vu que l’on pouvait d’une certaine façon, parce que toute philosophie s’incarne dans un philosophe, c'est-à-dire un existant hic et nunc, inséré dans une histoire, tant la sienne que celle de son peuple, souscrire à ce paradigme. Platon ou Heidegger ont été ici nos guides.

   Mais nous avons opposé à cette vision historiciste de la philosophie le fait, bien réel, qu’un concept peut facilement traverser les siècles et se retrouver à notre porte. Nous avons choisi celui d’idée transcendantale telle qu’il se présente chez Platon, Kant puis Spinoza.

   Cette dernière analyse anachronique faisant de Spinoza la solution, temporaire sans doute, à la réalité de l’Idée, a le mérite au moins de montrer qu’un concept ancien peut continuer sa vie aujourd'hui en se souciant peu des hommes qui le portent mais en imposant à tous, quelle que soit leur époque, son urgente nécessité.

 

Publié le mercredi 15 novembre 2017

   

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 



[1] Encore que le Sophiste fasse remarquer à Sextus qu’en voilà au moins une…