Titre évocateur[1] qui, pour les obsédés de la chose, semble inviter aux phantasmes les plus fous. Ils déchoiront brutalement de leurs désirs indécents quand ils liront les lignes qui suivent.

   Nature et sexualité.

  La Nature contraint les créatures qu’elle a dotées de vie à observer quelques pratiques obligatoires parce que nécessaires à la continuité de cette vie si exigeante. Aussi la notion de plaisir s’attache-t-elle indéfectiblement aux besoins élémentaires du vivant : boire, manger, dormir, se reproduire et expulser ses excréments liquides et solides. C’est en quelque sorte la contre-partie heureuse à ce qu’elle impose sans discussion possible à ses animaux, à tout le moins ceux que l’on peut tenir pour supérieurs, les mammifères et l’homme plus particulièrement.

   Où l’on voit donc que la place que notre époque réserve à la sexualité aujourd’hui en la situant au centre d’une vision sociétale, en en faisant même l’essence de l’existence subjective, lui octroie ce faisant un rang que la Nature ne lui reconnaissait pas, puisqu'elle la considérait selon le rang des besoins élémentaires, ceux dont la satisfaction nécessaire autorise la naissance de la civilisation, selon Herbert Marcuse. « Là où la différence des sexes était apprivoisée par la civilité, elle est aujourd'hui caricaturée dans l'univers marchand »  écrit Mme Hargot.

   Le psychologue américain Abraham Maslow dit de ces besoins physiologiques, la faim, la soif, l’élimination, le maintien de la température corporelle, la respiration, le logement, le sommeil, la sexualité qu’ils s’im posent pour la survie par leur satisfaction. Virginia Henderson, qui a un point de vue médical, use cependant de la même classification en ce qui concerne les conduites élémentaires du vivant.

   Or qu’en est-il de cette sexualité exactement ? Nous l’avons dit un peu plus haut : une nécessité absolue répondant à celle de la survie d’une espèce, de l'espèce humaine plus particulièrement. C’est donc dire en même temps que le recentrage existentiel dont la sexualité tire aujourd’hui bénéfice fait sérieusement problème.

   Sexualité et régression.

  En psychanalyse, la régression est le passage d'un état psychique contemporain, tenu pour performant, à un stade antérieur, voire primitif. Ainsi une identification rétroactive qui se réalise dans le temps retourne à un objet antérieur qui servait dans le passé de modèle. Si le Moi s'édifie par identifications successives, cette régression implique donc directement un appauvrissement du Moi, qui renonce à une partie de son édification.

   En termes de sexualité, cela se traduit par la perte des identifications, où l’autre se réduit à l’unique et le repli du Moi sur lui-même (égotisme pervers). Dès lors se développe une satisfaction sur un mode hallucinatoire, de la pulsion, ici sexuelle (libido), qui évacue la réalité extérieure au profit de sa réalisation et du maintien d'un niveau supportable d'excitation. L’Autre s’efface devant l’affirmation péremptoire du Moi, selon le principe du plaisir qui se tient pour absolu chez Freud. C’est le propre d’une régression à un stade libidinal antérieur, infantile, évidemment sur le mode inconscient, mais avec ses conséquences au quotidien.

   Solitude et isolement ou l’intimité de la violence.

   Les psychologues distinguent la solitude positive – celle d’un religieux trappiste par exemple – de l’isolement négatif – une personne âgée abandonnée de tous, des siens en particulier -.  Mais en matière de sexualité, la distinction faiblit. En dehors de l'onanisme, la sexualité suppose deux intervenants. Que ce nombre augmente, chez les échangistes par exemple, n’a que peu d’importance car, en réalité, le plaisir sexuel se suffit à lui-même, mieux : se ramène à lui-même, ramène à lui seul, à sa source, à sa subjectivité. Subjectivité confirmée par le dictionnaire de l’Académie qui nous dit : «Sensation, émotion agréable ; sentiment de contentement ou de bien-être » pour plaisir et pour plaire : « Être source de satisfaction, de contentement, procurer de l'agrément ».

   Cette définition a le mérite de rappeler, entre ses mots, que la sexualité relève du domaine de l'intime, dans le secret d’une chambre, d’un « cabinet » ou d’une alcôve. Et généralement dans l’ombre de la nuit ou la pénombre des volets clos. Elle réduit l’homme à sa singularité primaire, telle qu’elle était à l’aube de l’humanité. Alors l’acte sexuel peut se révéler dans toute sa violence naïve : « quand l'ivresse de la volupté le couronnait, Blangis n'était plus un homme, c'était un tigre en fureur. Malheur à qui servait alors ses passions : des cris épouvantables, des blasphèmes atroces s'élançaient de sa poitrine gonflée, des flammes semblaient alors sortir de ses yeux, il écumait, il hennissait, on l'eût pris pour le dieu même de la lubricité » dit Sade du duc de Blangis dans les Cent-vingt journées de Sodome.

   Après avoir rappelé que l' « une des principales causes de solitude humaine est le sexe »[2], Nicolas Berdiaev poursuit : « il existe un véritable démonisme du sexe, qui apparaît dans le refoulement aussi bien que dans les manifestations sexuelles. Quand la sexualité est démoniaque, elle devient destructive et meurtrière[3] ». Il précise même « Quand l'existence humaine est jetée dans le monde objectif, l'amour s'y fait tragique, et il y est lié à la mort. Le monde objectivé ne reconnaît pas l'amour authentique, il ne l'aime pas, il n'en connaît que l'aspect biologique et social ; de son côté l'amour ignore les lois du monde objectif et social, il doit en franchir les bornes afin de surmonter la solitude ; et c'est pourquoi il est si intimement lié à la mort ».

   Lorsque la sexualité passée dans l'univers objectal, ainsi considérée « l’unique objet de mon ressentiment », s’impose dans la société sous la forme d'un absolu incontournable, elle surgit dans le collectif comme violence de l’intime, imposant par cela son subjectivisme égotiste au collectif anonyme et indifférent. Elle serait source de sens si elle ouvrait le monde des autres à la beauté de l’Unique. Mais tel n’est pas le cas puisque son agressivité bestiale suscite l’effroi et le rejet.

   En fait, il y a incompatibilité absolue entre une sexualité régressive et singulière et un social partagé et policé. Quand l’ange déchu tombe dans l’abîme insondable, la bête immonde remonte des enfers hanter la nuit des hommes.

 

Publié le jour de la Toussaint 2017.

 

 

 

 



[1] Esquisse d’un ouvrage en élaboration.

[2] Cinq méditations sur l'existence. Solitude, société et communauté (1936), trad. Irène Vilde-Lot, Aubier-Montaigne, 1936, 209 p.

[3] C’est le cas du « sadisme ».

Halloween : parle à mon cul, mon Occident est malade

Par Jérôme Blanchet-Gravel - 31 octobre 2017 – Causeur.

Source : https://www.causeur.fr/halloween-occident-sexe-homo-festivus-147520?utm_source=Envoi+Newsletter&utm_campaign=9360a3c3fb-Newsletter&utm_medium=email&utm_term=0_6ea50029f3-9360a3c3fb-57536197

Extraits.

  « Il est quand même amusant d’observer à quel point peut s’enraciner, dans notre quotidien, une sexualité si frénétique. Publicités suggestives, clips musicaux quasi pornographiques, bananes en bouches, crème glacée fondante sur lèvres dociles et leggings encourageants : voilà l’esprit de notre temps. Les shooters girls aux seins débordants scandalisent les extrémistes musulmans et certains vieux garçons se reconnaissent dans leurs obsessions virginales. On dit que les contraires s’attirent… »

   « Que reste-t-il sérieusement de nos traditions lorsque notre jeunesse s’élance sur la piste de ce dyonysisme contemporain, quand le capitalisme ne fait que lubrifier l’imaginaire collectif d’une société perdue ? … Le veau d’or est à nos portes et l’idolâtrie nous guette ».