La France de Rostand n’est pas celle de Weinstein.

   Tous pourris ? Non les hommes politiques, mais les hommes – les mâles[1] - tout simplement.

   Si 53% des femmes disent avoir été au moins une fois victimes de harcèlement à connotation sexuelle, au demeurant concept qu’il conviendrait de définir avec précision, c’est que 53% de nos compatriotes masculins sont des goujats. Cela fait quand même beaucoup et quand on apprend que trois Français sur quatre ne savent pas faire la différence entre une situation de harcèlement sexuel, de drague ou d'agression sexuelle, on est en droit de se demander si un peu plus d’une femme sur deux sait ce qu’elle dit.

   Quoiqu’il en soit, Médiapart triomphe. Dans sa circulaire électronique à laquelle il a donné comme titre « La parole libérée, enfin ! », il n’hésite pas à le commenter ainsi : « Ces témoignages bruts, cette parole directe libérée nous dévoilent enfin des pans entiers de notre société, sexisme, violence, domination, discrimination » (Médiapart, 20/10/17). Vous constaterez l'universalisme de l’expression « des pans entiers » : « la main aux fesses » gangrène toute notre société selon ce site, du bébé au centenaire, mâles potentiellement dangereux dont la main baladeuse menace bien plus les « personnes du sexe », comme on disait sous Louis XV[2], que celle portée à la gorge et armée d’un couteau meurtrier.

   Alors, avant de laisser la parole à Bérénice Levet et Guillaume Bigot, demandons à toutes ces vertus offensées, proies faciles d’un féminisme puritain androphobe, ce qu’elles comprennent dans la petite scène suivante extraite de « Quai des brumes » (1938) de Marcel Carné et Jacques Prévert - excusez du peu - :

Jean : « T'as d'beaux yeux, tu sais. »

Nelly : « Embrasse-moi. »

- Il l'embrasse -

Jean : « Nelly ! »

Nelly : « Embrasse-moi encore »

(Où « Jean » est Jean Gabin et « Nelly », Michèle Morgan).

   Du harcèlement sans doute puisque « fixer, c'est harceler »[3]... Alors embrasser, pensez-donc !

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   Guillaume Bigot et Bérénice Levet reviennent sur le phénomène « #balancetonporc ». Pour eux, ce mouvement est symptomatique d’une américanisation des rapports entre les hommes et les femmes étrangère au modèle français de galanterie[1].

   Guillaume Bigot est essayiste, et directeur de l’IPAG Business School. Bérénice Levet est philosophe, et essayiste. Auteur de « La Théorie du Genre ou le monde rêvé des anges » (Livre de Poche, préface de Michel Onfray), elle a dernièrement publié « Le Crépuscule des idoles progressistes » (Stock, 2017) (Article publié sur Le Figaro Vox le 19 octobre 2017).

   Dans quel monde les corbeaux du mot-clé «balance ton porc» veulent-ils nous attirer ?

   Loin, très loin de notre douce France qui n’est pas seulement le pays de notre enfance mais aussi l’un des seuls à se figurer à la fois dans une forme géométrique (l’Hexagone) et sous les traits d’une jolie femme.

   La patrie de Descartes est aussi la « matrie » de Marianne, subtile et indissociable alliance du féminin et du masculin.

   La France n’est pas seulement fille aînée de l’Église, elle est aussi, comme nous l’a appris Du Bellay, mère des arts, des armes et des lois.

   Dans toutes les salles d’Armes du monde, résonne encore l’écho de l’esprit chevaleresque français rendant honneur aux armes et aux dames !

   Et nos arts, que chantent-ils depuis Chrétien de Troyes dans l’univers ?

   Ils célèbrent jusqu’à aujourd’hui cette alliance mystérieuse, fascinante et intime de l’homme et de la femme.

   La France n’est pas une terre d’amour platonique ou un système platonicien séparant l’esprit de la chair mais, au contraire, une nation charnelle offrant sa fureur et sa poitrine au vent de l’histoire.

   La France est une certaine idée universelle mais aussi une série de sublimes paysages uniques qu’il faut aimer suivant les conseils de Lavisse.

   La France n’est pas la patrie du «double income no kid». Au contraire, c’est l’une des rares économies mondialisées où les femmes travaillent et élèvent leurs enfants. C’est pourquoi les Workings girls ne sont pas nécessairement des desperates house wives.

   La femme française préside la table depuis le Moyen-Âge et des courtisans lui font la cour dans une superbe métaphore architecturale.

   La France est la patrie des hommes qui aiment les femmes, tel ce personnage de Truffaut qui dit que leurs jambes sont «des compas qui arpentent le globe terrestre en tous sens lui donnant son équilibre et son harmonie».

   La patrie d’Edmond de Rostand n’est assurément pas celle d’Harvey Weinstein «car c’est chose suprême d’aimer sans qu’on vous aime en retour. D’aimer toujours, quand même, sans cesse, D’une amour incertaine».

   La France parle souvent avec pudeur lorsqu’elle chuchote à l’oreille des dames.

   La France parle aussi d’un désir de feu avec mademoiselle Héloïse, horresco referens, qui écrit à son aîné, le professeur Abélard :

   «Si Auguste lui-même, empereur de l’univers, m’avait fait l’honneur de m’offrir le mariage, j’aurais préféré être appelée ta putain plutôt que son impératrice

   La France s’exprime avec la délicatesse osée de Ronsard qui invitait sa mignonne à voir si la rose ce matin était éclose.

La France se trouble avec Alfred de Musset recevant la lettre licencieuse de Georges Sand dont le caractère «explicite» se dévoile au lecteur qui lit une ligne sur deux.

   La France parle d’érotisme avec Baudelaire qui avoue à sa maîtresse :

« Que j’aime voir, chère indolente,

De ton corps si beau,

Comme une étoffe vacillante,

Miroiter la peau ! »

   La France parle aussi de désir cru mais sublime avec « l’origine du monde » de Courbet.

   Entre le désir de la chair et la séduction de l’esprit, la France ne veut surtout pas choisir.

   Bien sûr, n’en déplaise aux bataillons de femens hystériques, notre nation est fondée sur l’aimantation des sexes et l’impossible neutralisation de leur commerce et de leur rapport sociaux.

   L’esprit français recèle justement ce trésor qu’est l’ambiguïté indépassable des relations entre les sexes.

   Mais l’envers de cette galanterie, c’est un avers que l’on appelle la vergogne. En public mais aussi en société, certaines choses ne peuvent se dire et encore moins se faire sans discrétion et consentement.

   Un homme bien élevé qui désire une femme ne lui dira pas : « t’es bonne » et ne lui proposera pas non plus, comme sur certains campus américains, de lui prendre pour la première fois la main devant témoins et après signature d’un contrat devant lawyers.

   Laisser sous-entendre que regarder de manière concupiscente une femme ou lui faire des avances consiste à se comporter comme un porc, c’est souscrire à une vision du monde islamiste ou puritaine qui postule que le mâle est un suidé bon à châtrer et que la femme est une éternelle mineure.

   Car si l’injure faite aux hommes est on ne peut plus claire dans l’injonction « dénonce ton porc », celle faite aux femmes est plus sournoise mais pas moins réelle.

   Quelle considération pour nos compagnes se cache derrière cette invitation à la délation ?

   Nos amies seraient-elles à ce point fragiles, influençables, naïves qu’elles seraient incapables de remettre un malotru à sa place ?

   Quelle piètre idée des femmes et de leur autonomie que de postuler qu’elles seraient victimes par nature ou par destination.

   La France a longtemps résisté, au nom d’une certaine idée de la femme, à ce raz-de-marée mondialo-saxon prônant la guerre des sexes et prescrivant l’émasculation des hommes et la mise sous cloche des femmes.

   Mais le pays de la Madone aux fresques des murs est celui qui doit refuser de choisir entre la maman et la putain et accepter de voir dans la femme une altérité égale et respectable autant que désirante et désirée.

20 OCTOBRE 2017 ~LES ORWELLIENS

 
Redirigé et publié le samedi 21 octobre 2017.
 
 


[1] Encore que…

[2] Un « harceleur de première », passé maître en la matière : quatorze maîtresses répertoriées par les historiens…, dont les deux plus connues : Mme la Marquise de Pompadour et Mme la Comtesse du Barry.

[3] Selon une campagne actuelle d’affichage dans les transports urbains de Bordeaux.