Dépassé le mariage pour tous, on va épouser des robots !

Harmony, le premier robot sexuel d'Abyss Creations. Coût: 13 000 dollars

   Qui a parlé de transhumanité ?

   On évoque ce thème aujourd’hui pour les naissances sans parents génériques (naturels), via PMA ou GPA. Dans ces situations, l’homme n’est biologiquement pas nécessaire, mais au contraire on fait appel à une technique médicale qui, sans pouvoir – encore – se passer des gamètes humains, peut pour autant se dispenser de ceux des personnes reconnues comme parents légaux.

   Si l’on en croît l’article ci-dessous[1], un nouveau pas risque d’être franchi dans la déshumanisation technique. Si on regarde la finalité amoureuse comme le moyen dont l’espèce humaine use pour se perpétuer, dans le monde entrevu par David Levy il faudra bien recourir à l’utérus artificiel si l’on veut que j’humanité survive. Ce ne sont pas les robots sexuels qui pourront pourvoir à cette tâche.

   Au fait, combien coûtera un cyborg sexuel ? Plusieurs milliers de dollars, au moins. Les pauvres, ceux qui n’auront en tout cas pas les moyens de s’offrir ce gadget, pourront toujours recourir à la « fécondation naturelle » : ils feront des bébés comme l’humanité les a toujours faits depuis Adam et Ève…

   David Levy, auteur de Love and Sex with Robots, est catégorique. En 2050, non seulement des individus tomberont amoureux de robots androïdes, mais des mariages entre l’homme et la machine seront célébrés. Alors que l’entreprise américaine Abyss Creations, spécialisée dans les poupées gonflables, s’apprête à sortir Harmony, un robot sexuel intelligent qui ressemble comme deux gouttes d’eau à un humain, la fiction pourrait devenir réalité. L’expert en intelligence artificielle (IA) revient sur cette relation sexuelle et/ou amoureuse entre l’homme et le robot pour notre série de l’été « C bot l’amour ».

   À quoi ressemblera un robot sexuel en 2050 ?

  Il ressemblera énormément à un humain. Le Japonais Hiroshi Ishiguro, un scientifique d’Osaka, développe déjà des robots – classiques – qui ont la même apparence que l’homme. Il est célèbre pour ses robots humanoïdes et, selon lui, si vous vous trouvez dans une pièce avec l’un de ses androïdes, pendant les 10 ou 20 premières secondes, vous pouvez croire être en présence d’un humain. Et, avec le développement des robots, vous mettrez de plus en plus de temps à comprendre que vous faites face à une machine. Je pense que, d’ici à 2050, les robots seront très proches des hommes.

Harmony, le robot sexuel développé par l’entreprise Abyss Creations, est-il le premier pas vers ce que vous décrivez dans votre livre Love and Sex with Robots ?

   Oui, c’est certain. Dans le livre que j’ai écrit en 2007, j’ai prédit qu’Abyss Creations serait la première entreprise du monde à fabriquer des robots sexuels. J’avais même prévu qu’elle y travaillerait deux ou trois ans plus tôt. Mais leurs robots ne seront pas aussi convaincants que ceux développés par Hiroshi Ishiguro. Ils seront proches des poupées gonflables qu’on peut voir depuis de nombreuses années, comme dans Une fiancée pas comme les autres (Lars and the Real Girl), de Craig Gillespie. Des poupées gonflables avec de l’intelligence artificielle et un peu de conversation.

    Comment avez-vous deviné qu’Abyss Creations serait la première sur le coup ?

   J’ai supposé qu’Abyss Creations était la seule entreprise qui produisait avec succès des poupées gonflables de taille humaine, elle en fabriquait plusieurs centaines par an, son business progressait de manière stable. Je pensais qu’elle était la mieux placée pour se lancer sur le marché des robots sexuels et à cette époque la technologie existait déjà. C’était logique, et je ne connaissais aucune autre entreprise aussi avancée sur le terrain des poupées gonflables.

   Comment expliquer que certains puissent éprouver des sentiments amoureux pour un robot ?

   Certaines personnes qui ont acheté une poupée gonflable d’Abyss Creations développent un attachement fort, de l’amour, c’est prouvé. J’ai lu des interviews où certains expliquaient être amoureux. Ils traitaient leur poupée de la même manière qu’ils l’auraient fait avec une compagne. S’ils tombent amoureux d’un objet inanimé, on peut imaginer que ce serait encore plus vrai avec un produit animé. De plus en plus de gens devraient développer des sentiments à mesure que progressera l’intelligence artificielle. D’ici à 2050, il sera possible d’avoir des discussions avec les robots, cela aidera à créer une relation entre l’homme et le robot. L’idée était inhabituelle au moment où j’ai écrit mon livre mais, si vous observez les tendances du monde académique, ces dix dernières années, de plus en plus d’articles s’intéressent au sujet. Et ce n’est que le début.

   Pourtant, le robot ne contredit pas, il dit ce qu’on a envie d’entendre…

Dans le futur, avec l’intelligence artificielle, les robots réagiront comme on veut. Si vous voulez un partenaire avec lequel vous vous disputez beaucoup, il y aura un paramètre pour le rendre plus offensif. D’autres paramètres auront une incidence sur la personnalité, la conversation, les sujets abordés… Quand on observe l’amour que portent certains maîtres à leur animal domestique, on voit facilement comment on pourrait tomber amoureux d’un robot. Il y a eu une enquête à Chicago dans le passé. On demandait à des femmes âgées si elles préféraient voir leur animal ou leur époux mourir en premier. La plupart répondaient leur mari. Si l’amour pour les animaux peut être fort, en considérant qu’ils ne parlent pas, alors l’attachement à un truc qui ressemble à un humain et qui agit comme un humain sera encore plus fort.

    À l’heure actuelle, il est difficile d’imaginer un robot avoir une discussion élaborée. Pour certains scientifiques, c’est même peu probable.

   Aujourd’hui, c’est vrai, mais d’ici à 2050, ça va changer. L’intelligence artificielle a besoin de temps pour résoudre un certain nombre de problèmes. Le premier concerne l’art de la discussion, il lui faudra du temps avant d’être capable d’avoir une conversation élaborée. La reconnaissance vocale est un autre écueil, ce que la personne dit, les mots qu’elle utilise. Pour le moment, il existe de nombreux logiciels de reconnaissance vocale qui comprennent la plupart des mots que vous prononcez. Tout le monde a une manière bien particulière de parler et l’intelligence artificielle n’est pas encore capable de reconnaître toutes les prononciations. Ça va prendre plusieurs décennies. Voilà pourquoi j’ai pensé que les mariages avec les robots ne commenceraient pas avant 2050. Les robots seront convaincants, car ils seront capables de comprendre tout ce que vous dites, ils pourront discuter. (…)

   Si on suit votre thèse, qu’on finit par se marier avec un robot, alors il devient identique à une personne, non ?

   C’est vrai. J’ai même prédit que le premier mariage serait célébré dans le Massachusetts. D’abord parce que c’est l’État le plus progressif des États-Unis. C’est l’un des premiers endroits à avoir commencé à réfléchir sérieusement au mariage pour les personnes de même sexe et il compte de nombreuses entreprises spécialisées dans l’IA et la robotique. Dans le courant du XXe siècle, l’idée du mariage, de ce qui devait être légal ou non, a beaucoup évolué. Par exemple, il n’y a pas si longtemps aux États-Unis, il était illégal pour une personne blanche d’épouser une personne noire. Au XXIe siècle, certains États, au moins aux États-Unis, autoriseront les mariages avec les robots. On considérera que les gens devraient avoir le droit de se marier avec qui ils veulent – sauf peut-être leur frère ou leur sœur. Ça pourrait être un nouveau mouvement queer[2].

 

Relayé et publié el dimanche 3 septembre 2017.



[2] La théorie queer [Étymologie : mot scots, peut-être du moyen bas allemand queer (« oblique, tordu »), apparenté à quer en allemand, thwart en anglais (« de travers »), du vieux haut allemand twerh (« oblique »). Sens : bizarre, mal fichu, (péjoratif) gay, pédé…] est une théorie poststructuraliste sociologique qui critique principalement l'idée que le genre et l'orientation sexuelle seraient déterminés génétiquement en arguant que la sexualité mais aussi le genre social (masculin ou féminin) d'un individu n'est pas déterminé exclusivement par son sexe biologique (mâle ou femelle), mais principalement par son environnement socio-culturel et son histoire de vie. Ce faisant, la théorie queer se distingue aussi, parfois vigoureusement, des féminismes essentialiste ou différentialiste.