De l’indifférence de la langue.

Réception d'Alain Finkielkraut à l'Académie française

   C’est le propre de la magie de penser qu’en changeant l'ordre des mots on changera l’ordre des choses. À condition que le nom de la chose soit celui qu’on nomme. Doit-on donc, nécessairement, appeler un chat un « chat » ? Les mages croyaient avoir tourné la difficulté en usant d’une langue propre à leurs démarches mystérieuses. Cela ne faisait que déplacer le problème, et donner au chat un autre nom, lors même qu’il se nomme déjà « Katze » en allemand[1], « cat » en anglais, « felis » en latin, ou… « mao » en chinois mandarin, par exemple.

   L’idéologie du genre contamine la grammaire et pollue nos institutions.

   Aussi, la tendance actuelle qui consiste à introduire l'écriture « inclusive » dans les textes officiels, c’est-à-dire faire graphiquement apparaître la marque du féminin dans un terme a priori non-marqué (masculin) , ainsi écrire « réfugié.e.s », si on note aussi la marque du féminin pluriel, au prétexte que « le langage constitue un levier puissant pour faire progresser les mentalités [et que] en adoptant l’écriture inclusive, chacun·e [sic] peut faire avancer l’égalité entre les femmes et les hommes » lit-on, sans rire, sur le site http://www.ecriture-inclusive.fr/, relève d’une forme magique contemporaine, celle du langage[2].

   On en vient donc à ce conseil : « ne plus mettre de majuscule de prestige à "Homme". Exemple : "droits humains" ou "droits de la personne humaine" plutôt que "droits de l'Homme" ». Autrement dit, il faudra reprendre le titre, consacré par l’histoire, de la « Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen », votée en l’état par l’Assemblée constituante le 26 août 1789. C’est-à-dire réécrire l’histoire « au féminin » ! Plus bête, tu meurs.

    Mais il y a plus grave. Une proposition de loi constitutionnelle déposée le 8 mars 2017 préconise de modifier le premier alinéa de l'article 1 de la Constitution, ainsi rédigé : « … La France … assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion » en lui substituant le texte suivant : « Elle (la France) assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction de sexe, d'origine, de race ou de religion ».

   On risque donc de voir notre Constitution parsemée de « celles et ceux » ou de « Citoyennes et Citoyens »… Et ainsi défigurée par un lobby d'obsédés du sexisme.

   Un peu de philosophie du langage.

   Un Professeur de la classe de Philosophie des Lycées apprend à ses Élèves, dans le cours sur le langage, à la suite du linguiste suisse Ferdinand de Saussure, qu’un nom de chose (un « sémantème » disent les linguistes contemporains) ne désigne pas la chose en elle-même, sinon la langue se réduirait à une nomenclature et tout le monde parlerait le… français[3].

   Qu’en est-il donc précisément ? Lorsque nous pensons par un mot désigner la chose à laquelle il est censé renvoyer, en fait nous nommons l’idée de cette chose, Ferdinand de Saussure dit son « concept », concept c’est-à-dire une représentation intellectuelle de l'image d'un objet réel. Donc le chemin de la dénomination est le suivant : je perçois un objet – un chat par exemple -, j’en constitue une représentation dans mon imagination (faculté de construire des images), sur cette image je construis un concept et j’identifie, en dernier lieu, ce concept par un mot approprié : chat.

   Soit : perception-imagination-intellection-dénomination. C’est ce dernier niveau qui fait intervenir la logique de la langue, logique caractérisée par sa dimension à la fois socio-culturelle et proprement linguistique[4].

   Si, comme le fait remarquer Ferdinand de Saussure, toute relation nom-chose est a priori arbitraire, il n’en reste pas moins que toute dénomination s'inscrit dans un contexte sociolinguistique déterminé et au-delà, dans une culture historiquement définie. Donc ce n’est pas arbitrairement que l’on appelle un chat un chat, mais parce que ce mot vient du bas-latin « cattos », d’où aussi l'allemand Katze et l’anglais cat, les langues anglo-saxonnes ayant été fortement influencées par le latin et ses avatars historiques. Ferdinand de Saussure parle ici de convention (implicite).

   Par contre, le genre du mot (féminin ou masculin) est tout à fait arbitraire car la chose dénommée, n’en supporte aucun. Là encore il est tributaire de ses origines linguistiques et de leurs usages. Ainsi on notera au passage que les noms d’arbres en latin sont tous féminins, masculins en français.

   Et maintenant, un peu de linguistique « politique ».

  En 1984, Pierre Mauroy demande la féminisation des titres et des fonctions dès lors qu’ils sont occupés par des femmes et, d’une manière générale, du vocabulaire concernant les activités des femmes. En 1998, alors qu’un rapport déconseille formellement la féminisation des noms de titres, grades et fonctions par distinction avec les noms de métier dont le féminin s’impose naturellement par l’usage, Lionel Jospin passe outre et, se détournant de la très conservatrice Académie française, demande au comité scientifique du CNRS, qui pourtant n’a aucune compétence en la matière, une liste de métiers, titres et fonctions, systématiquement et arbitrairement féminisés.

   Cette sottise, pourtant saluée unanimement par une presse ignare en la matière mais prompte à cirer les chaussures des Messieurs-Dames du pouvoir, témoigne d’une méconnaissance profonde de la nature de la langue et de son fonctionnement, totalement indépendant des velléités politiques qui voudraient peser sur sa destinée.

   À l’évidence, ainsi que le faisait remarquer à l’époque l’Académie, « l’indifférence juridique et politique conférée par le genre masculin doit être préservée dans la réglementation, dans les statuts et pour la désignation des fonctions. Ce n’est pas, en effet, Madame X qui signe une circulaire mais le ministre qui, pour un temps, se trouve être une personne de sexe féminin. Mais la circulaire restera en vigueur alors même que Madame X ne sera plus titulaire du portefeuille ».

   On se souviendra du « Citoyen/Citoyenne » de la Révolution, censé remplacer le très/trop aristocratique « Monsieur/Madame » de l’ancien régime. Il disparut sous le Consulat, à la requête du Premier Consul lui-même estimant que ce n’est pas un décret gouvernemental qui pouvait s’opposer à un usage séculaire.

   La notion de « genre » en linguistique.

   En français, contrairement au latin, aujourd’hui à l’allemand ou au russe, nous n’avons que deux genres : le masculin et le féminin, un chat, une casserole. Mais pas de neutre (signalé par exemple en allemand par l'article « das »), c’est le masculin qui en tient lieu. On dit alors que ce masculin a une valeur « non marquée » générique. Cette valeur est considérée « extensive » c’est-à-dire que le masculin en tant que « non marqué » a la capacité, à lui seul, de représenter les éléments relevant de l’un et l’autre genre[5].  

   Ces considérations, pourtant linguistiquement légitimes, n’ont pas arrêté le Conseil de l’Europe qui a adopté, en 2008, une recommandation visant « l’élimination du sexisme dans le langage et la promotion d’un langage reflétant le principe d’égalité entre les femmes et les hommes ».

   Et dans la ligne inaugurée par Mauroy en 1984, en octobre 2015, paraît sous la houlette du HCEFH[6] un « GUIDE pour une communication publique sans stéréotype de sexe » signé par Mmes Danielle BOUSQUET et Gaëlle ABILY. On y lira, sans rire, la remarque suivante « En français, le neutre n’existe pas : un mot est soit masculin, soit féminin. … Le masculin n’est pas plus neutre que le suffrage n’a été universel jusqu’en 1944 ». On appréciera l’audace de la dernière phrase pour des auteurs (« auteures » devrions nous écrire pour leur complaire….) qui ne reculent devant aucune aberration pour justifier leur machisme imaginaire.

   Ces dames, obnubilées par un féminisme quasi pathologique, font fi de la déclaration du 14 juin 1984, signée par deux académiciens, Georges Dumézil et Claude Lévi-Strauss, au nom de l’illustre Compagnie, rappelant : « …en français comme dans les autres langues indo-européennes, aucun rapport d’équivalence n’existe entre le genre grammatical et le genre naturel ». Et de préciser dans la foulée : « Le français connaît deux genres, traditionnellement dénommés « masculin » et « féminin ». Ces vocables hérités de l’ancienne grammaire sont impropres. Le seul moyen satisfaisant de définir les genres du français eu égard à leur fonctionnement réel consiste à les distinguer en genres respectivement marqué et non marqué ».

   Entêtement criminel, à la limite de l’hystérie.

   Comme le rappellent nos deux Académiciens, c’est l’usage qui, en dernier recours mais en utilisateur séculaire, décide de la légitimité d’un mot et ce, non sur un coup de tête, mais au terme d’une longue pratique qui peut s’étendre sur plusieurs siècles.

   C’est pourquoi un certain Maurice GRÉVISSE avait écrit un livre qui n’a pas été pour rien dans notre pratique de la langue française : « Le bon usage »[7].  

   Voilà un ouvrage que les obsédés du sexe linguistique auraient bien été inspirés de lire et même de méditer. Cela leur aurait évité de dire tant de sottises.



[1] Les noms communs, en allemand, commencent tous par une lettre majuscule.

[2] Et en dehors du fait que cette écriture inclusive est d’une lecture difficile.

[3] Ou l'anglais, ou le javanais…

[4] À noter que pour les objets purement intellectuels, comme les entités mathématiques par exemple, le problème ne se pose pas puisque ces objets sont déjà en eux-mêmes et par nature, des concepts. On parlera ici alors de dénomination conventionnelle explicite. En fait, le symbole mathématique se passe a priori de langue : il se suffit à lui-même.

[5] Ce type « non marqué » du masculin se remarque facilement lorsqu’il s'agit d’un terme employé dans un sens général, voire universel, au sens de la logique d’Aristote. Dire « tous les hommes sont mortels », c’est énoncer une proposition à portée universelle où le terme « hommes » renvoie tout simplement à l'espèce humaine.

[6] Haut Conseil pour l’Égalité entre les Femmes et les Hommes.

[7] Première édition en 1936, 16e édition en 2016…

Langage et magie.

   Il est plaisant de voir des enfants jouer au magicien : un tabouret couvert d’un vieux torchon, un gobelet retourné, caché par un mouchoir, et un bambin tout à son œuvre, baguette de fortune à la main, la tournoyant autour du récipient tout en prononçant avec conviction des mots incompréhensibles, et sans doute de l’apprenti sorcier lui-même, dans l’espoir de faire disparaître sous les yeux médusés des jeunes spectateurs l’objet envoûté.

   On connaît la suite : le gobelet s’obstinera à demeurer sous son mouchoir et… finira par retourner dans le buffet de la cuisine, là où on le range habituellement. Ou le magicien est nul, ou les mots sont inopérants.

   Mais il y a une chose que notre magicien a mise en œuvre sans le savoir : cette croyance, magique il est vrai, dans le pouvoir des mots sur les objets. De cela l’origine biblique sans contestation possible nous donne la source : Adam ne voit-il pas défiler sous ses yeux toutes les créatures que Dieu lui présente afin qu’il leur donne un nom (Genèse II, 19-20) ? Tel est encore, par exemple, l’énokéen ou « langage des anges » que deux alchimistes anglais du XVIe siècle « découvrirent ». Avec cette langue céleste, John Dee et Edward Kelley pensaient découvrir les arcanes de l’univers, puisque chacune des vingt-et-une lettres de l’alphabet angélique ouvre autant de portes sur la Création de Dieu.

  Quand Descartes lui-même affirmait que l’essence de la nature se dévoile à travers les mathématiques, il n’était pas loin non plus d’une démarche magique que le scientisme du XIXe dévoiera jusqu'à l’absurde.

  On retrouve aujourd’hui, et ce n'est pas peu que de le remarquer, un avatar de cette démarche magique dans la polémique autour de l’écriture inclusive dont ses thuriféraires prétendent que son utilisation permettrait de rendre « visibles » les femmes dans une langue prétendue « machiste et bourgeoise ». Ainsi le seul fait de manifester le genre féminin dans les adjectifs ou les attributs, là où hier seul le masculin « neutralisé » apparaissait, permettrait de rappeler la place que la femme tient dans nos sociétés modernes. C’est un procédé magique du même tonneau que ceux que nous avons évoqués plus haut : croire que l’usage d’un mot convoque ipso facto la chose qu’il sous-entend (ce qui serait le propre d’une nomenclature) comme le soutient par exemple, sur un autre plan, le nominalisme. Mais il n’est pas du tout sûr que cette « écriture inclusive » règle par exemple, toutes les formes de violences que certaines femmes subissent à la maison, sur leur lieu de travail ou dans la rue.

   La société, dans sa diversité, use de la langue comme d’un moyen de communication d'abord, du petit peuple au haut fonctionnaire, du savetier au financier comme dirait le fabuliste. Elle subit l’usage plus qu’elle ne le règle. Elle a son histoire, qui n’est pas celle des peuples, même si parfois elles semblent se recouper. Elle n’a rien de magique, elle est vivante, c’est tout, et beaucoup par-là d’autant.

 

Ajouté le lundi 27 novembre 2017.