La meurtre du père

Freud et son cigare, aussi célèbre que celui de Churchill, mais qui valut au père de la psychanalyse un cancer du maxillaire supérieur.

   On connaît la thèse que Freud défend deux fois, dans « Totem et Tabou » d’abord, puis dans « Moïse et le Monothéisme » : le meurtre du père fonde la société qui en découle. Freud a vu dans le meurtre du père et dans le repas cannibalique qui lui succédait la forme archétypale que tous les sacrifices ultérieurs ne faisaient que répéter.

   René Girard reprendra cette idée dans « La Violence et le Sacré » : le sacrifice du bouc émissaire éradique du groupe sa violence originaire et ainsi lui permet un ordre nouveau fondé sur le sacré qui se substitue au meurtre primordial. Là-dessus le complexe d'Œdipe, cher à la psychanalyse freudienne, nous apprend de même que le meurtre du père est l’étape fondatrice de l’ordre de la Polis. Le problème, dans le complexe d’Œdipe, est que le roi doit épouser sa mère : inceste fatal dont Sophocle nous a narré toute l’étendue tragique.

   Voilà bien la leçon qui pour nous se révèle : le meurtre du père conduit le royaume à sa perte. Voyons ce que cela donne pour nous quand, petit à petit, on veut évincer le père au profit de l’éprouvette.

   Valse méphistophélique, en ses trois temps :

   1er temps : En 1999 le PACS, adopté sous le gouvernement Jospin, l’a été dans le but de « prendre en compte une partie des revendications des couples de même sexe qui aspiraient à une reconnaissance globale de leur statut, alors que la jurisprudence de la Cour de cassation refusait de regarder leur union comme un concubinage ».

   2e temps : Le 17 mai 2013, la loi Taubira instaure le « mariage pour tous » et autorise l’adoption plénière aux couples de même sexe.

   3e temps : Le 27 juin 2017, Le Comité consultatif national d'éthique s'est prononcé pour l'ouverture aux couples de femmes et aux femmes célibataires de la procréation médicale assistée.

   Autant d’étapes qui on fait du « mariage pour tous » les préludes des « enfants pour tous ».

   Faire passer la vessie de la lubie du désir pour la lanterne d’une avancée culturelle.

   Le libéralisme économique débridé si ce n’est retourné à l’état sauvage se double aujourd’hui d’un libéralisme moral dont le point commun est l’abandon des règles pour satisfaire la recherche du profit pour les premiers, la satisfaction absolue du désir pour les seconds.

   Or qui incarne la règle, la Loi en un autre terme qui correspondra mieux à l’esprit de l’économie matérialiste comme de l’économie domestique ? Le Père, prêtre comme Aaron, le beau-père de Moïse, le Patron, pater familias de l’entreprise ou le père, « papa », autorité suprême de la famille.

  C’est que les anciens avaient bien compris : l’acte de naître ancre le lien filial. Les parents, que leur union rend procréateurs, perpétuent à la génération suivante ce que firent pour eux leurs propres parents. Et l'enfant trouve dans cette filiation ancestrale sa raison d'être et la logique de sa venue au monde comme leur successeur dans la lignée. Ainsi s'inscrit la procréation en une transmission gérant la dette symbolique qui fait le fil des générations.

   Les textes bibliques ne disent rien d’autre que ce que le fils doit à ses pères comme ses pères le doivent aussi aux leurs propres, et ce vent comme après, génération après génération. Au-delà, au Père des pères, Dieu : « Je serai celui qui sera ».

   Chronique d’un désastre annoncé.

  Ouvrir la PMA «sociétale», c’est-à-dire aux couples homosexuels féminins ou aux femmes seules, représente une nouvelle étape par l'éradication scientifique de tout accès à un père pour l'enfant à naître. La mesure reste moralement très contestable qui vise à programmer volontairement la naissance d’un enfant orphelin de père. Et même, s’il est « adopté » à sa naissance, par le conjoint – en fait la… - de sa mère biologique, cela n’est qu’un tour de passe-passe juridique qui contourne le problème mais, in fine, refuse à l’enfant « le droit de connaître ses parents et d’être élevé par eux », ce qui est à ce jour contraire à la « Convention internationale des droits de l’enfant », ratifiée pourtant par la France.

   Et comme l’écrit Marc Nacht dans « Causeur » : « Rien quant au devenir des enfants bouche-trous nés hors-sexe et hors père d’une femme souverainement impuissante à combler la vacuité de son errance autrement que par cet artifice médical. Et que penser d’une telle dérive de l’Occident, frappé de cette illusion de toute- puissance alors qu’il se trouve au bord de l’effondrement de ses valeurs culturelles face au danger qui le menace ».

   Le meurtre du Père.

   En 1998, lors de la discussion sur le PACS, Élisabeth Guigou avait notamment déclaré que son refus de « l’adoption pour des couples homosexuels […] est fondé sur l’intérêt de l’enfant, sur son droit à avoir un milieu familial où il puisse structurer son identité et épanouir sa personnalité ».

   Mais on venait quand même de mettre un doigt dans l’engrenage de la trans-humanisation. Le transhumanisme est un mouvement culturel et intellectuel contemporain prônant l'usage des sciences et des techniques afin d'améliorer les caractéristiques physiques et mentales des êtres humains. Il considère certains aspects de la condition humaine tels que le handicap, la souffrance, la maladie, le vieillissement ou la mort subie comme inutiles et indésirables. La pensée « politique » contemporaine dite « libérée », notamment développée par les lobbies LGBT, y ajoute la grossesse et ses suites. Plus exactement que la femme soit la seule à assumer cette fonction, donc cette charge.

   Ce genre de projet, qui n’est d’ailleurs plus du tout de la fiction, a comme but non pas de rendre l’humain meilleur, mais bien de s’en débarrasser. L’homme post-moderne ne se supporte plus. Il ne veut plus être homme, parce qu’il ne veut plus avoir à supporter ses limites et assumer son héritage historique.  Il trouve donc des moyens pour se libérer - ?- de sa condition en en faisant tomber les limites. Ainsi l’IVG est une des mesures qui intervient dans le processus de procréation, autrement dit dans l’une des expressions les plus fondamentales et primordiales de la nature humaine. L’homme se donne par ce moyen légalisé depuis la loi Weil le droit arbitraire de ne pas faire exister son semblable, venant interrompre le processus qui est à sa propre origine.

   Mais la PMA « pour tous » relève du même procès. En supprimant le père dans l’acte procréateur, on se libère de la nécessité biologique du mâle. Donc d’une moitié de l’humanité réduite à sa valeur économique, Marx dirait à sa capacité de travail, sans d’autre ambition que la production d’objets de consommation. Exit donc le père.

   Allons plus loin.

   L’Essai sur l'inégalité des races humaines est un essai de Joseph Arthur de Gobineau paru en 1855 visant à établir les différences séparant les races humaines blanches, jaunes et noires. Gobineau inventa avec ce livre un des plus grands mythes du racisme contemporain : le mythe aryen.

   Ce petit rappel littéraire et historique nous ramène à cette idée : quand on cherche une humanité délivrée des maux ordinaires comme la souffrance, la maladie, la mort, mais aussi toutes les formes d’infirmités qui peuvent nous accabler à cause de la malveillance de la Nature, on a deux voies possibles : l’une nous emmène sur la race élue, l’autre sur l’humanité déchargée de sa condition. Le premier chemin nous conduit à Dachau, le second à la PMA.

   Car rien n’interdit, a priori, ultime stade de la déshumanisation de notre société, à ce que la grossesse qui peut encore être tenue pour une tare de l’humanité, soit transcendée, en quelque sorte par la technique qui libérera ainsi la femme de ce fardeau qui jusqu’à maintenant lui était dévolu par nature.

   Cette technique "libératrice" est celle de l’utérus artificiel. Jusqu’à maintenant il s’agissait de répondre à l’urgence des grands prématurés. Lorsque Sparte livrait aux caprices de la météorologie les nouveaux nés pour ne conserver que ceux que la Nature avait épargnés, notre civilisation post-moderne substitue la technique à l’incapacité de-là biologie… ou de la société. On n’en est pas encore à la gestation entièrement artificielle fantasmée dans Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley, mais pas loin. Au fondement de cette technique révolutionnaire, on retrouve finalement l'éternel désir de se passer de la nature, et des limites de son propre corps. « La grossesse empêchant les femmes d'être des hommes comme les autres, supprimons la grossesse ! L'utérus artificiel réduit cette expérience fondatrice qu'est toute mise au monde à une aliénation encombrante aisément substituable par une machine » écrit Marianne DURANO[1].

   Conclusion triste.

   Freud fondait la civilisation sur le meurtre du père. N’est-ce pas sur celui de Laïos, son père, qu’Œdipe a pu reprendre en main Thèbes en la libérant de la tyrannie du Sphinx ? Seulement, cet assassinat rituel fonde une cité, c’est-à-à dire une société régie pas des lois démocratiquement établies, plus ou moins, nous cous l’accordons. Pour Freud, le meurtre du père n’est pas une fin en soi, c’est l’étape nécessaire à l'établissement du royaume des fils.

À quoi pourrions-nous assister aujourd’hui, si nous consentons sans réflexion, à ce changement de civilisation ? Ne verrions-nous pas que c’est notre propre humanité qui est radicalement remise en question ? Que nous voulons nous substituer à Dieu, ou au Créateur que l’on voudra, ne serait-ce que la Nature elle-même ? Les curieux pourront lire « Juliette » du Marquis de Sade. Ils verront où tout cela pourra nous conduire…

   Un monde où le désir et le plaisir qui l’accompagne dans sa satisfaction seront la seule règle des individus abandonnés à la servitude d’Éros.

   Exit le Père ? Exit Dieu ? Fin de l’Humanité. Ainsi on donnera raison aux Islamistes : la civilisation occidentale n’est que décadence, ses lois céderont devant la Charia et la France sera un califat dans un siècle au plus…