Comment les médias ont contribué à l'élection de Macron.

   Macron : Comment les médias ont influencé l’élection[1]

   Cet article de Causeur date du 22 mai 2017. Il nous a échappé à l’époque : il y en avait tant sur cette question ! Nous le relayons aujourd'hui car il n’a rien perdu de son actualité et rejoint par ailleurs, ce que nous avons-nous-mêmes toujours dit ici sur cette présidentielle ratée, pire : usurpée.

   « Ils sont 3 000, dont un tiers de journalistes, et ils attendent leur champion. » David Pujadas entend-il ce qu’il vient de dire, en cette soirée électorale du premier tour de la présidentielle, alors qu’il commente les images diffusées en direct depuis le quartier général d’Emmanuel Macron vers 22 h ? Pour le coup, il dit vrai : les journalistes attendent Emmanuel Macron, ils attendent leur champion.

   À l’heure où j’écrivais ces lignes, on ne connaissait pas encore l’issue de cette élection. Mais elle ne faisait déjà guère de doute, surtout après la performance affligeante (le mot est faible) que Marine Le Pen a offert, lors du débat du 3 mai, qui ressemble, ni plus ni moins, à un suicide politique. La victoire d’Emmanuel Macron n’est pas uniquement celle du candidat des geeks, des traders et des start-uppeurs. C’est aussi la victoire du candidat des médias, au terme d’une campagne électorale largement « dépolitisée », pour reprendre le paradoxe énoncé par le sociologue Mathieu Bock-Côté[2].

   La bonne conscience absolue

   Dans les écoles de journalisme, les étudiants apprennent et récitent sagement que la presse a notamment une fonction politique (défendre la démocratie) et une fonction civique (offrir un champ d’expression au débat public). À ces deux fonctions, les médias dominants — j’entends par là les médias d’information nationaux, dans leurs versions électronique, audiovisuelle et imprimée — semblent avoir renoncé.

   Ils y ont renoncé avec la bonne conscience qui est toujours la leur quand ils s’affranchissent de toute exigence d’objectivité au nom de leur sacro-saint, et bien pratique, « principe de responsabilité », que l’on peut résumer comme le fit un jour pour moi un journaliste, avec une totale candeur : « On ne peut quand même pas laisser les gens avoir des pensées horribles. » C’est cette bonne conscience qui envahit le cerveau de la journaliste Audrey Pulvar lorsqu’elle signe une pétition contre le Front national. À mon sens, cette initiative n’aurait qu’un caractère très anecdotique si elle avait été reçue comme on eut été en droit de l’attendre dans la démocratie qu’il s’agit, paraît-il, à l’heure où je rédige cet article, de sauver. C’est-à-dire, si la mise à l’écart temporaire d’Audrey Pulvar par la direction de la chaîne, suite à sa prise de position officielle, n’avait pas suscité tant d’indignation. Après tout, le problème résidait seulement dans le fait qu’elle eût franchi publiquement la frontière qui sépare journalisme d’information et journalisme d’opinion. Une distinction qui échappe manifestement à Gérald Darmanin, lequel commenta, offusqué : « Ce qui importe, chez un journaliste, c’est son professionnalisme. Pas son opinion. » Tandis que Bernard-Henri Lévy écrivait sans scrupule qu’« en état d’urgence politique, on comprend que les règles de neutralité soient momentanément oubliées ». Si leur conception du métier de journaliste est surprenante, il est vrai que ni Darmanin ni BHL ne l’exercent. Ce qui est inquiétant, c’est que la plupart des médias semblent la partager, comme en témoigne la certitude de bien faire qui affleure derrière le ton agressif des questions quand elles s’adressent à certaines personnes, tandis que d’autres passent des oraux plutôt confortables…

   Comment attaquer le FN : fascisme ou financement des retraites ?

   Au concept de neutralité est attaché celui, réciproque, d’indépendance : je ne prends parti pour personne donc personne, théoriquement, ne peut m’utiliser. Cette campagne nous a confirmé que les journalistes, qui dénoncent volontiers la mainmise des grands actionnaires, ne défendent guère cette indépendance. Ils ont ainsi accepté sans résistance d’être complices d’un hold-up électoral réduisant l’élection présidentielle à un choix pour ou contre le fascisme, le candidat étiqueté « sauveur de la démocratie » étant donc la seule option possible, selon une logique tout sauf démocratique. Mais nos médias ont peiné à tenir la ligne et il n’est pas anodin que ce soit Emmanuel Macron lui-même qui, dans la dernière ligne droite, ait dû prendre en main la propagande la plus épaisse. Sur les plateaux, la candidate qui menaçait les libertés publiques et s’apprêtait, sans aucun doute, à rétablir les lois raciales, était, étrangement, mise en cause presque uniquement sur son projet de sortie de l’euro ! De même, on peut se demander s’il n’était pas étrange de demander à la bête immonde, sans jamais remettre en cause son statut officiel de bête immonde : « Comment comptez-vous financer la revalorisation des retraites ? » Cela trahissait le décalage entre le discours obligé, nourri de fantasmes utiles, et la réalité des griefs imputés au programme frontiste. Ne trouvant pas prise au scandale et craignant de mettre Marine Le Pen en posture favorable s’ils lui offraient l’occasion d’une diatribe contre les élites mondialistes, les journalistes se rabattaient, faute de mieux, sur un procès en incompétence. La candidate aurait pu profiter du débat final pour faire un sort à cette accusation. Elle préféra la valider de la pire des manières et, ce faisant, s’enterra.

   Les affaires, c’est-à-dire l’affaire Fillon

  Évidemment, toute idée, toute grandeur avaient déserté la campagne dès ses premières semaines. Je veux, bien entendu, parler du traitement des affaires. La place qu’elles ont occupée tient directement à des décisions éditoriales relevant de la hiérarchisation de l’information. Et l’on a choisi de leur faire occuper le devant de la scène, des mois durant.

Le mot magique, ici, c’est « complotisme ». Les journalistes auraient dû être les premiers à s’étonner du surgissement extrêmement opportun de toutes ces révélations. Non seulement ils ne s’en sont pas étonnés, mais ils ont également interdit qu’on s’interrogeât, taxant de complotisme quiconque s’y risquait. Le complotisme est une attitude de l’esprit qui consiste à expliquer a priori tout phénomène surprenant par la thèse d’un complot. Exprimer sa surprise et sa méfiance face à une série de coïncidences troublantes ne relève en rien du complotisme. Que les journalistes s’interdisent d’enquêter sur l’origine des rumeurs et accusations signifie que, potentiellement, ils acceptent d’être instrumentalisés. Du moment qu’on les nourrit en scoops, ils se feront les complices consentants de tous les assassinats politiques. Ils seront de tous les lynchages s’ils peuvent se donner l’impression de tenir un nouveau Watergate. De fait, le lexique médiatique révéla à lui seul cet effet boule de neige en vertu duquel une affaire enfle, non point par la quantité des révélations mais par l’ampleur du discours qu’elle suscite ; plus on en parle, plus on en parle. D’abord « accusé de » (ce qui laisse entendre que « des gens » l’accusent, et peut-être à tort), François Fillon fut rapidement « soupçonné de » (c’est-à-dire suspect, suscitant le soupçon, donc probablement coupable), le clou sur le cercueil étant l’adoption généralisée du mot « Pélénopegate ».

   Macron épargné

   Emmanuel Macron, quant à lui, demeura « accusé de ». En ce qui le concerne, nos médias ont scrupuleusement enquêté sur l’origine des rumeurs. Et le verdict est tombé : derrière toutes ces imputations malveillantes se cachaient les médias russes. Le candidat d’ « En Marche ! » manœuvra subtilement. Il choisit la rumeur la moins intéressante, la moins politique, et fit son petit sketch. Tous tombèrent dans le piège et titrèrent unanimement « Emmanuel Macron dément, avec humour, avoir une liaison avec Mathieu Gallet. » C’était une diversion.

   Alors que l’accusation de détournement de fonds publics visant François Fillon portait sur des faits datant de plus de trente ans, une dénonciation du même type planait au-dessus de la tête d’Emmanuel Macron et elle ne venait pas de médias russes mais de deux journalistes français. Et elle avait trait, précisément, au financement de sa campagne présidentielle. Il y avait de quoi faire de la mousse. Pourtant, pas la moindre goutte n’éclaboussa le probable vainqueur. Là encore, victimes ou complices, les médias ont étrangement épargné le candidat d’En Marche !.

   Une étrange conception du traitement des affaires

   C’est Jean-Michel Aphatie qui fournit la clef de compréhension du traitement des affaires. « Il est inutile, affirme-t-il sur BFMTV, de parler des affaires du FN, cela ne fera pas bouger une voix. C’est une perte de temps. » Le journaliste qui anime la discussion, François Gapihan, rectifie : « Vous voulez dire que traiter de l’affaire Le Pen ne fera pas bouger le vote. » Lui raisonne, en observateur, selon un rapport de cause à effet (ou non-effet, en l’occurrence). Tandis qu’Aphatie entretient avec l’information un rapport utilitaire : on parle des affaires afin d’influer sur le scrutin.

   Que nos journalistes ne s’étonnent pas ensuite d’être si mal aimés. Ils chouinent. Ils parlent de la liberté de la presse, de leur indépendance, de leur beau métier. Ils dénoncent la montée en puissance d’un discours antimédias, qu’ils tentent de discréditer en le mettant sur le compte de l’activisme des « populismes », de la stupidité des gobeurs de fake news, ou d’une bêtise conspirationniste généralisée. Bref, ils s’exonèrent de toute responsabilité devant l’ampleur de cette défiance. Ils répètent que lorsqu’on met en cause les médias, c’est la démocratie qui est en danger. Mais, on le voit, le discours de Jean-Michel Aphatie témoigne d’une volonté claire d’influer sur le choix démocratique.

   La fonction récréative

   La focalisation sur les affaires et la désertion du champ des idées se sont faites au profit de deux phénomènes corollaires. La personnalisation des enjeux et l’hyper-technicisation des débats. Deux aspects qui avantageaient clairement Emmanuel Macron.

  Commençons par ce qui est peut-être, à tout prendre, le moins grave : l’invasion de la fonction récréative. C’est indubitablement Karine Le Marchand qui remporte la palme de l’émission la plus nunuche de cette présidentielle, mais ceux qui l’ont tournée en ridicule n’ont pas été les derniers à donner dans ces travers : la dramatisation artificielle, la vedettisation, la personnalisation des enjeux.

   Dès le début, nous nous sommes accoutumés aux interviews politiques qui consacrent un tiers de leur temps à ce type de questions : « En cas de second tour Bidule-Truc, à la présidentielle qui aura lieu dans quatre mois, pour qui appellerez-vous à voter ? » ; ou bien à ce genre d’échanges : « Machin ferait-il un bon porte-parole pour Chose ? —Je ne sais pas et ce n’est pas à moi de le dire. — Vous avez bien une idée quand même. — Non, ce n’est pas à moi de décider qui ferait un bon porte-parole pour Chose. — C’est pourtant votre candidat, vous n’aimeriez pas qu’il prenne Machin comme porte-parole ? ». Mais que voilà du journalisme professionnel ! Mais que ces questions sont intéressantes ! Le ton de roquet et l’agressivité factice adoptés par les journalistes qui mènent ce genre d’entretien donnent l’impression que nous sommes en présence de spécialistes à qui on ne la fait pas. Tout devient affaire de personnes, et de la personnalisation des enjeux à la starisation du favori il n’y a qu’un pas : au soir du premier tour, en voyant Emmanuel Macron monter sur scène en tenant la main de sa « Brigitte ! », Léa Salamé commente : « Cette élection, c’est aussi l’aventure d’un couple. » Ah bon.

   Des grilles de lecture à géométrie variable

  Dès la primaire de la droite, la confrontation des idées est passée à l’arrière-plan, éclipsée par les anecdotes personnelles (le ministère jadis refusé par Fillon à NKM parce qu’elle était enceinte), les petites phrases qui donnent tant à parler (« Je les emmerde ») et les inimitiés entre les candidats ou entre leurs soutiens. Les journalistes, qui s’étaient focalisés sur l’affrontement Sarkozy-Juppé et avaient décrété qu’il y avait « peu de différences » entre les candidats, voire qu’ils avaient des « programmes jumeaux » (France Soir), ce qui autorisait à se concentrer avec délectation sur l’anecdotique, se trouvèrent fort dépourvus au soir du premier tour. Du jour au lendemain, on découvrit tout plein de différences entre les programmes des deux finalistes : « deux visions » (Le Monde) de la société, de la santé, de l’éducation, de l’économie, de la famille, etc. Et les médias mirent en scène une répétition générale du second tour de la présidentielle : il fallait faire barrage à la droite réactionnaire. Les petits mots lourdement orientés mais en apparence neutres et objectifs furent disséminés dans les commentaires sur Juppé : « progressisme », « ouverture », « avenir », « modéré », « pro-européen ». Et leurs antonymes fleurirent dans les articles consacrés à François Fillon. On donne l’illusion de livrer une analyse politique mais en réalité, on discrimine abusivement entre un bon et un mauvais, un gentil et un méchant. Le jugement n’est pas politique, il est éthique. De fait, il fallait soudain conférer à une opposition que personne n’avait vue auparavant l’illusion de l’évidence. Et cette évidence devait toucher jusqu’au verdict des urnes, en quoi ce fut un échec ; précisément en raison de la défiance que suscite tout discours obligé.

   Des débats de chiffres

   Les débats télévisés auxquels nous avons assisté pourraient se résumer à des chiffres. Il y a ceux qui défilent (sur les énormes chronomètres) et ceux qu’on aligne dans des discours qui deviennent des opérations de calcul sans fin. Pour nos journalistes, un débat « de bonne tenue » est un débat où l’on se bat à coup de nombres. Ce sont des débats de technocrates et non des débats d’idées. Ce sont donc des débats calibrés pour Emmanuel Macron (« on répète tout le temps que je suis banquier : eh bien, je sais compter ! » lançait-il au cours d’un journal télévisé). Jamais on n’y prend de hauteur et surtout, jamais on ne se réfère au passé dans la perspective du temps long, sans quoi le couperet journalistique tombe : « On ne va pas refaire l’histoire : on est en 2017, là. »

   Peut-être faudrait-il le rappeler : élire le président de la République, ce n’est pas voter pour le meilleur ministre de l’Économie mais choisir la personne qui incarnera l’esprit des lois durant les cinq années à venir. La sélection devrait donc prendre pour critère une culture et une vision bien plus, sans l’exclure, qu’une compétence mathématique. Ce n’est toutefois pas ainsi que sont conçus les débats et cette campagne a, plus que jamais, donné l’angoissante impression qu’il ne s’agissait guère, au final, que de choisir un nouveau gérant. Et comme nous ne sommes pas habilités à évaluer les aptitudes des uns et des autres en économie, nous nous sommes fiés au CV.

   Il ressort de ces débats une impression de tension permanente, due bien plus à la menace constante de l’interruption pour cause de temps écoulé qu’à la nature même des échanges.

   Un sentiment permanent de déjà-entendu

   La politique n’étant, pour nos journalistes, qu’une simple affaire de stratégie pour parvenir au pouvoir (Untel dit ceci pour que Truc dise cela, ce qui va faire réagir Machin, etc.), il ne faut pas s’étonner qu’ils renoncent à commenter le présent, ce qui est pourtant à peu près la seule chose qu’on leur demande, pour s’occuper de prédire l’avenir : les électeurs de Truc se reporteront-ils sur Bidule ? L’attentat des Champs-Élysées pourrait-il changer la donne dans les urnes ? Cette question, malséante car posée trop hâtivement après les faits, avait vocation à nous ramener tout de suite à la lucidité et à l’insensibilité nécessaires afin que cet assassinat ne fît point « le jeu de ». Parenthèse. Ce fut pire encore, entre les deux tours, lorsque des anarchistes s’attaquèrent aux forces de l’ordre, le 1er mai. La photographie représentant le CRS enflammé par un cocktail Molotov fit la une de tous les grands journaux du monde. Sauf en France, où l’on se concentra sur la division syndicale, cette dispersion, comme d’ailleurs toute volonté d’abstention, étant traitée sur le mode du comment osent-ils : « Peut-on vraiment parler de la loi El-Khomri quand le FN est au second tour ? » demande un journaliste de France Info. Fermons la parenthèse.

   Cette obsession de la prédiction donne l’impression, sans cesse, que le réel est déjà advenu. On regarde le débat pour découvrir ce que l’on sait déjà parce que, parmi les titres, le matin même, on nous a dit : les pupitres seront de telle forme, le décor de telle couleur, untel va chercher à attaquer alors que tel autre candidat sera sur la défensive, celui-ci fera valoir tel argument tandis que celui-là essaiera de ne pas s’écrouler sous le poids de la polémique suscitée par ses récents propos, etc. Les sondages, qui ne se trompent pas tant que cela, donnent, quant à eux, le résultat du scrutin alors que les urnes sont encore vides. Le seul suspense devient donc : non pas « que va-t-il se passer ? » mais « se seront-ils trompés ? ». Et l’impression que tout est joué d’avance s’en trouve renforcée.

   Cette campagne tout entière aura été lourdement scénarisée par nos médias. Jusqu’à la caricature, autrement dit jusqu’à ce moment incroyable où les deux candidats finalistes ont accepté de se caricaturer eux-mêmes : la démagogue excitée et grotesque contre le froid et arrogant technocrate. De bout en bout, les médias auront fait de ce grand processus d’expression populaire une pantomime ridicule, trop bien balisée, fade, maladroitement américanisée, et auront ainsi donné toute la force de sa vérité à ce mot de Tocqueville : « Le suffrage universel ne me fait pas peur, les gens voteront comme on leur dira. »

 

Ingrid RIOCREUX - 22 mai 2017- « Causeur ».

 

Redirigé depuis le magazine Causeur du 22 mai 2017 et publié par nos soins le vendredi 14 juillet.