Luc Ferry : « La moralité dangereuse ».

   Après avoir cloué François Fillon au pilori pour des griefs identiques, voire moindres que ceux qu'on leur reproche aujourd'hui sans davantage de preuves, voici nos moralistes dans la nasse. L'obsession de la transparence s'est ainsi retournée contre ceux qui l'avaient promue.

    Moraliser la vie publique pour redonner confiance ? L'intention est louable, mais elle repose sur une illusion, doublée d'une confusion entre légalité et moralité qui conduit à céder insidieusement du terrain au populisme.

   Reprenons. Une illusion, car c'est une erreur de penser que la crise de confiance serait essentiellement associée à un désir fanatique de probité. Elle vient de bien plus loin, d'un inconscient collectif qui a fini par enregistrer la désespérante montée de l'impuissance publique, l'incapacité de nos gouvernants à régler les questions les plus cruciales, celles du chômage, de l'insécurité, de la terrifiante islamisation des quartiers ou d'une école dévastée par des politiques aberrantes. Je suis convaincu que si nos politiques avaient entrepris sérieusement de s'attaquer à ces sujets, s'ils n'avaient pas, par un refus obstiné de voir la réalité, laissé certains territoires devenir des foyers de haine et d'antisémitisme englués dans un communautarisme religieux contraire à toutes nos valeurs, personne n'aurait jamais eu l'idée d'aller scruter d'aussi près le travail d'assistants parlementaires dont on a quand même quelque peine à comprendre pourquoi, depuis six mois maintenant, ils sont devenus de manière délirante le sujet de préoccupation principal de la République.

   «Un être moral peut s'avérer un politique nul, comme un grand politique peut être, sinon un vrai salaud»

   C'est ensuite un risque de confusion parce que légalité et moralité relèvent de critères d'évaluation différents, ce que les pères fondateurs de l'idée républicaine avaient du reste parfaitement compris. Le droit ne requiert que la conformité «extérieure» à la loi ; la moralité exige davantage, à savoir la conformité «intérieure», celle de l'intention. Exemple : le commerçant qui rend correctement la monnaie est, certes, dans la légalité, mais s'il le fait seulement par peur du gendarme, il n'est pas encore dans la moralité. Cette dernière requiert bien sûr l'observation des lois, mais pas par intérêt, seulement par respect des personnes qu'elles protègent.

   Quant à la politique, c'est encore autre chose. Qu'on demande aux gouvernants de respecter la légalité est évidemment un minimum. Qu'on veuille les transformer en saintes nitouches est absurde, car même si c'est pénible à dire, un être moral peut s'avérer un politique nul, comme un grand politique peut être, sinon un vrai salaud (encore que…), du moins un être que le bien commun attire avant tout par intérêt, par narcissisme, pour marquer l'histoire, pour être aimé, reconnu, pour être réélu, etc. En d'autres termes, un politique bon n'est pas forcément un bon politique et réciproquement. Vouloir sonder les reins et les cœurs est pure folie et ce pour une raison que le mirage de la transparence parfaite occulte : personne n'est parfait. Si l'on devait passer nos vies à la loupe, ni la mienne, ni la vôtre, ni la leur ne seraient à la hauteur de celles de Bouddha ou Jésus.

   Quant à la limitation du cumul des mandats dans le temps, c'est une punition des électeurs qui n'a aucune justification éthique. C'est une limitation des pouvoirs du peuple, pas de celui des politiques. C'est elle qui nous a valu aux États-Unis l'élection de Bush et de Trump. Beau résultat !

  «Si les élites veulent redorer leur blason, plus que d'une frénésie de transparence absolue, c'est d'intelligence et de courage, d'efficacité et de résultats qu'elles doivent faire preuve»

   Enfin, une loi de moralisation risque d'encourager le populisme. En suggérant que, faute d'un cadre plus rigoureux, les politiques iront forcément piquer dans la caisse, je crains que loin d'apaiser le sentiment du «tous pourris» on le renforce au contraire comme jamais tout en flattant davantage un désir de vengeance que de justice. On me dira que la future loi est liée à un contexte particulier, celui, en effet délétère, de la campagne présidentielle. Elle viserait surtout à calmer les esprits.

   Sommes-nous vraiment certains que le but recherché, si noble soit-il, puisse être atteint par une législation qui laisse entendre que la classe politique est globalement corrompue ? Contentons-nous d'appliquer les lois existantes et gardons-nous de transformer le thème de la moralisation en paravent de l'impuissance publique. Car c'est à cette dernière que tient d'abord et avant tout la fameuse crise de confiance qui pèse sur la vie politique.

   Si les élites veulent redorer leur blason, plus que d'une frénésie de transparence absolue, c'est d'intelligence et de courage, d'efficacité et de résultats qu'elles doivent faire preuve.

LUC FERRY[1]

 

 

Redirigé depuis Le Figaro du 29 juin 2016 et publié par nos soins le 30.



[1] Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 29/06/2017.