De la trahison comme règle politique commune.

L'Assemblée Nationale: son hémicycle.

   Montaigne dans ses Essais a écrit un chapitre intitulé « De la coutume » où il passe en revue les mœurs de différents peuples, au moins ceux connus à cette époque, concluant provisoirement à un certain relativisme en la matière. Descartes, en adoptant une morale « par provision » ainsi justifiée : « afin que je ne demeurasse point irrésolu en mes actions pendant que la raison m’obligerait de l’être en mes jugements, et que je ne laissasse pas de vivre dès lors le plus heureusement que je pourrais, je me formai une morale par provision », se contente, dans sa première règle, « d’obéir aux lois et aux coutumes de mon pays … et me gouvernant, en toute autre chose, suivant les opinions les plus modérées, et les plus éloignées de l’excès, qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j’aurais à vivre ».

   Montaigne avait vécu les prémisses des guerres de religion qui allait ensanglanter le royaume de France pour une bonne trentaine d’années tandis que Descartes avait traversé, sans trop de dommages mais en en tirant sans doute de bien profitables leçons, la Guerre de Trente Ans. On comprend dès lors la prudente réserve de l’un et de l’autre.

   De l’inconstance comme principe.

   Mais le premier comme le second seraient fort étonnés de l’inconstance de nos hommes politiques contemporains. Comme nul, en notre temps et sous le soleil de France, ne risque sa tête, au moins sa liberté, quelles raisons peuvent bien les agiter au point de les pousser à brûler aujourd’hui ce qu’ils ont adoré hier ? Bref, qu’est-ce qui les pousse ainsi à trahir les leurs : leur parti, leurs compagnons, leurs princes et leur roi ?

  S’il n’est question, dans notre République, ni de princes ni de roi, il y a bien les compagnons et leurs partis. Car il s’agit de cela : si les LR sont les héritiers de l’UDR via le RPR ou l’UMP, c'est-dire là où l’on peut encore aujourd’hui trouver les fils politiques du Général de Gaulle, il y a chez ces LR l’idée qui prévalut dans l’esprit du fondateur de la Cinquième République : celle du compagnonnage politique. Compagnon : celui qui partage son pain… Tout du moins pourrait-on le penser. Surtout quand le commensal quitte la table sans crier gare…

   Qui trahit un jour trahit toujours.

   Il faut bien dire que les lâcheurs d’hier, Les LR-UDI qui ont abandonné François Fillon – un LR pourtant - en pleine bataille présidentielle, préférant la curée médiatique moralisante jusqu'au dégoût au débat démocratique des idées propres à construire l’avenir du pays, sont les constructifs d’aujourd’hui, prêt à servir Napoléon IV.

   Ainsi Thierry Solère, le porte-parole[1] de cette nouvelle génération de faux-jetons était déjà de ceux qui avaient trahi Fillon en mars 2017, tout comme Frank Riester, Pierre Yves Bournazel, Laure de La Raudière ou encore Yves Jégo. Parmi les lâcheurs d’hier, trois ministres – dont le Premier - aujourd’hui de Macron : Édouard Philippe, Bruno Lemaire, Gérald Darmanin.

   Et les électeurs dans tout cela ?

   Ce qui nous chagrine encore, et peut-être plus, c’est que ces gens soi-disant constructifs se contrefichent de leurs électeurs. Mais il faut croire que ces derniers, finalement, ne leur en veulent pas trop, puisqu’ils les ont renvoyés à l’Assemblée Nationale en juin.

   Il parait que M. Macron appelle cela du pragmatisme. Ce terme vient d’un mot grec que l’on peut traduire par succès, réussite. On doit au philosophe américain William James la théorisation du pragmatisme, dans un ouvrage paru en 1907. Il fera d'ailleurs de ce concept le critère de la vérité, au motif que la méthode expérimentale en vigueur dans les sciences de la nature et de la vie valide justement une thèse dès lors que l'expérimentation aboutit. La « réussite » d’une expérience légitime la théorie qui en a formulé le protocole.

   On a rapidement vu les limites de cette théorie. Ainsi, si un mensonge « prend », passant ainsi comme une lettre à la poste, est-il pour autant – puisqu’il a « réussi » -, vrai ? Ce serait un comble !

   Du reste, nous ne voyons guère ce que peut signifier le pragmatisme en politique, si ce n’est qu’une politique « réussit » dès lors qu’elle assure à son peuple le minimum qu’il est en droit d’attendre de ceux qui le gouvernent. Et qu’il a élus pour cette fin.

   C’est là sans aucun doute que le bât blesse. M. Zemmour a écrit un livre au titre évocateur : « Un quinquennat poutre rien », le dit quinquennat étant celui de M. Hollande, bien sûr. Et quand on lit « Un président ne devrait jamais dire ça » de MM. Gérard Davet et Fabrice Lhomme, on comprend rapidement pourquoi. Exit donc François Hollande. Seulement, pour nos députés, il n’en va pas de même. Nous en connaissons quelques-uns qui n’ont apporté à leurs concitoyens, ceux qui les ont élus, rien de tangible, ni en termes d’environnement social ou économique, ni en termes d’amélioration du quotidien ordinaire. Et ils ont été réélus, parfois sans problème. La mémoire n’est pas le fort des peuples, encore moins des électeurs. Au contraire, l’amnésie est de règle. Désolant…

 

 



[1] Il fut le porte-parole de Fillon en février 2017…