L'illusion majoritaire

   Tout le monde a constaté le fort taux d’abstention au deuxième tour des Législatives 2017. Mais personne, nous disons bien personne, n’a tiré les conséquences des 57% d’électeurs inscrits qui ne se sont pas déplacés le dimanche 18 juin. Nous doutons fort que le 77e anniversaire de l’appel aux Français lancés par le Général de Gaulle depuis Londres y soit pour quelque chose. Quelles peuvent être d’une part les raisons de ce record d’abstentions, et d’autre part quelles leçons pouvons-nous en tirer ?

   Les chiffres de l’abstention de 1958 à 2017.

   Le 30 novembre 1958, au second tour des Législatives de cette première année de la 5e République, l’abstention a été de 25,2%. C’est encore au second tour des législatives de 1978 que l'abstention atteint son niveau de plus bas (entre 1958 et 2017) : 15,1%. La moyenne de l’abstention aux Législatives de cette République, sans 2017, est de 22,28%.

   Notons que la Constitution de la Ve République a été ratifiée par référendum le 28 septembre 1958 avec seulement 15,1% d’abstentions. Par contre le référendum du 24 septembre 2000 sur la modification de la Constitution ramenant la durée du mandat présidentiel de 7 à 5 ans a connu une abstention record (avec 2017) de près de 70%.

   En juin 2017, selon le Ministère de l’Intérieur[1], il y avait 47 292 967 d’électeurs inscrits dont seulement 20 167 432 ont voté, soit 42,64%, ce qui fait 57,36% d’abstentionnistes. Si on retire des votants les bulletins blancs - 1 397 496 tout de même - ou nuls, cela nous donne 18 176 177 de suffrages exprimés soit 38,43 % de l’ensemble des votes exprimés.

   « La République en marche » a obtenu 7 826 432 voix soit 16,55% des inscrits et 43,06% des suffrages exprimés, ce qui lui donne 306 sièges à l’Assemblée nationale. Son allié, le MODEM, obtient quant à lui 1 100 790 voix, soit 2,33% des inscrits et 6,06% des exprimés et 42 sièges[2].

   En résumé, LREM et MODEM obtiennent la majorité absolue à l’Assemblée nationale avec seulement 18,88% des inscrits ! Même pas un cinquième !

   Des raisons…

   En janvier 2016, Emmanuel Macron, alors Ministre de l’Économie avait été ovationné à Las Vegas par plus de 500 personnalités et dirigeants de startups françaises. C’est ici que commence la saga de la bulle médiatique qui a conduit Macron à la présidence de-là République française. Malgré ses discours alambiqués et creux, malgré un programme laborieux et discutable sur bien des points, Macron a toujours été le chouchou des médias qui avaient pour lui les yeux de Chimène. Il y a des raisons objectives à cela : l’homme a des qualités incontestables. Et un positionnement politique atypique.

   Ainsi, LREM a bénéficié d'un souci de cohérence avec la présidentielle, selon l’esprit même de notre Constitution, qui a porté Emmanuel Macron au sommet de l’état et aussi du préjugé favorable de beaucoup d'électeurs, aidés en cela qu’ils ont été par une presse peu regardante mais omniprésente et des sondages bienveillants.

  Et aussi d’un électorat, semble-t-il, essentiellement venu des petite et moyenne bourgeoisies, particulièrement et traditionnellement méfiantes à l’égard des partis de gouvernement et séduites par le « ni droite-ni gauche de Macron ». Par ailleurs, il existe un lien étroit entre l'indicateur de richesse des habitants par circonscription et les scores de LREM. Le sondage d'Opinion-Way du premier tour avait déjà montré que le taux de vote pour ce parti était d'autant plus élevé qu'on est satisfait de la position que l'on occupe dans la société. Il n’est donc pas impossible, comme nous le disions un peu avant, la droite bourgeoise se soit en partie redirigée vers la majorité présidentielle.

   …Aux leçons.

   Certes, LREM et MoDem réunis obtiennent 49 % des suffrages exprimés au second tour, mais c’est bien loin des 57 % de la gauche en 1981 ou des 58 % de la droite en 1993, au second tour.

   Et 57,36 % d'abstention pour le second tour de ces élections législatives de juin 2017, c'est non seulement un bien triste record mais surtout une catastrophe démocratique. Si 18 millions de Français ont voté, 28 se sont abstenus d’une manière ou d’une autre. Cependant, ces millions d’abstentionnistes, qu’ont-ils gagné ? Le droit pendant cinq ans de se taire ? S'agit-il là d'un consentement par défaut, ou d'une « grève générale civique », selon l'expression de Jean-Luc Mélenchon ? « À côté de la République En Marche il y a un l'immense parti de la République en panne » dit Damien Le Guay.

  Il faut dire toutefois que depuis des mois, les médias ont escamoté les demandes politiques des Français au profit de la dénonciation morale de la « classe politique ». L'affaire Pénélope Fillon, les costumes de son mari, les assistants parlementaires du FN, l'argent public ou supposé tel. Un tribunal médiatique examinait jusqu'à l'écœurement le comportement personnel des hommes politiques dans une surdité évangélique vis-à-vis des aspirations réelles des Français. Les solutions pour « moraliser » les politiques semblaient avoir plus importantes que celles contre le chômage.  Autant dire que le débat démocratique dans l’exposition des idées politiques des uns et des autres a totalement été escamoté. Les Fillonistes peuvent dire à juste titre qu’on leur a volé leur élection. Mais les Français, dans leur quasi-totalité, de même : ce dévoiement du débat a corrompu autant la présidentielle que les législatives ; les Français ne se sont finalement retrouvés ni dans la première ni dans les secondes.

  Et comme, dans la logique de notre Constitution, les élections législatives doivent confirmer l’élection présidentielle, générant ainsi une certaine cohérence entre ces deux événements en donnant au Président nouvellement élu la majorité législative dont il a besoin pour mener à leur terme ses projets, ces législatives ont sans doute suivi ce chemin, mais seulement pour les macrocystes, et sans élan populaire. Les autres, parce qu’ils pensaient que la messe était dite (57% tout de même), sont allés à la pêche…

   Une telle situation doit nous faire réfléchir : Macron dispose certes d’une majorité de gouvernement à L’Assemblée Nationale, mais celle-ci s’appuie sur seulement 19% des électeurs inscrits, à peine un cinquième. L’opposition politique aujourd’hui, ce sont les LR-UDI, tout du moins ceux qui ne rejoindront pas le macronisme, la France Insoumise et le FN. Pour le moins que l’on puisse, cette opposition manquera de cohérence. Reste à savoir ce que, à plus ou moins court terme, la conduite que le MODEM, encore allié de LREM, risque de tenir à l’encontre d’Emmanuel Macron. Bayrou ne digérera pas son exfiltration camouflée du gouvernement, lui qui a marqué à plusieurs reprises ces derniers jours, son souci d’indépendance à l’égard d’Édouard Philippe et de Macron.

   Mais une si faible assise électorale ne laisse pas d’inquiéter. Le no man’s land démocratique qui protège la France contre ses rancœurs infinies et une potentielle guerre civile se rétrécit de plus en plus : les institutions de notre pays ne sont rien sans la certitude qu'elles nous représentent tous. Le pouvoir politique du château pourrait bien s’affronter sous peu à celui de la rue.



[2] Notons que le FN obtient 1 590 858 voix (3,36% des inscrits et 8,75% des exprimés) mais seulement 8 sièges, bien que faisant nettement mieux que le MODEM en termes de suffrages obtenus (1 100 790 suffrages, 6,06% des exprimés, 42 sièges).