On lui souhaite de réussir, mais quoi ?

  Le monde médiatique est en émoi. Cette première semaine de présidence Macron fut indéniablement un condensé d’art de la guerre et de sagesse romaine. Si le renouvellement n’est pas ébouriffant, les figures politiques du nouveau gouvernement privent ses adversaires de tout argument critique. Quant à ces figures venues de tous les horizons, Françoise Nyssen, Nicolas Hulot, Jacques Mézard ou Jean-Michel Blanquer, elles s’imposent par leur compétence, ce qui reste le meilleur des viatiques. Reste la question des options contradictoires, des arbitrages à venir, dont on devine qu’ils pourraient facilement vider de leur substance ces nominations audacieuses. L’essentiel, cependant, n’est pas là.

   Quiconque aujourd’hui nourrit un semblant d’amour pour son pays, pour ses compatriotes, pour ses enfants, ne peut souhaiter que la déception, le ressentiment, la colère président aux prochaines élections. Et pas seulement parce qu’il est désormais proscrit d’être pessimiste, sous peine de rejoindre les rangs de ces supposés « déclinistes » que le nouveau président, dans son discours d’investiture, disait vouloir combattre. « Emmanuel Macron doit réussir », entend-on dans la bouche de ceux qui l’ont porté au pouvoir. Évidemment ! Encore faut-il définir ce qui constituerait la réussite de ce pouvoir.

   Les gestionnaires et les comptables, qui s’emploient à nous dresser, nous dicteront une réponse en forme de réflexe : la courbe, voyons ! La fameuse courbe du chômage. Ils y mettront d’autant plus de cœur que l’inversion tant attendue s’amorce. Non parce que nos entreprises créeraient davantage d’emplois, cela ne joue que sur un quart de la courbe. Le reste est dû à des sorties de statistiques (ceux qui, las de chercher en vain, survivront finalement, comme en Grande-Bretagne ou aux USA, en nettoyant les trottoirs) et surtout à une inversion démographique. En effet, quand la population active diminue, le nombre de créations d’emplois nécessaires pour faire baisser le chômage diminue d’autant. 200 000 il y a cinq ans, 150 000 l’an dernier, 80 000 en 2017 et seulement 39 000 en 2022. Ô merveille, il suffit donc de faire moins d’enfants et d’avoir des vieux pauvres, économes ou peu protégés (afin de ne pas déstabiliser la balance des comptes courants) pour que le pays se porte bien !

   Hasard ou acte manqué, la CGPME, le syndicat des petites et moyennes entreprises, a été « oubliée » lors de la passation de pouvoir d’Emmanuel Macron. Aucun portefeuille n’est même consacré à ce secteur hautement créateur d’emplois dans le nouveau gouvernement. Et si l’intitulé du nouveau ministère de « la cohésion des territoires » sonne comme un « Je vous ai compris » à cette France oubliée décrite par Christophe Guilluy, les proclamations ne suffiront pas. Que signifie véritablement « réussir » ? Rien qui puisse se réduire à des courbes statistiques, celle du chômage ou celle des dépenses publiques, sur lesquelles se pencheront les technocrates bruxellois.

   Ce qui est en jeu est une certaine idée de l’homme et d’une société vivable. Parce que le « plein-emploi » des statisticiens peut recouvrir le remplacement d’artisans et d’ouvriers au savoir-faire valorisé par des emplois de caissière chez Lerclerc. Parce que l’autonomie des établissements scolaires ne raconte rien de la perpétuation d’une civilisation par la transmission de sa culture et de ses grandes œuvres littéraires. Parce que l’épanouissement des créateurs de start-up dans les « incubateurs » et les « clusters » mégapolisés ne compense pas l’éradication des paysans, des artisans et du petit commerce, la relégation culturelle des derniers vestiges d’un monde dans lequel on partage avec ses voisins autre chose qu’une « fête » folklorique et dérisoire, un monde dans lequel la liberté ajoute à la nécessaire responsabilité l’idéal d’émancipation, dans lequel l’égalité implique une régulation des appétits prédateurs des puissants, dans lequel la fraternité vient contrer l’individualisme nombriliste. Et parce qu’inventer un avenir doit se faire au nom du bonheur collectif et de la grandeur de l’homme, ce qui nécessite de n’applaudir qu’aux progrès qui l’enrichissent plutôt qu’à ceux qui l’asservissent.

   Si la réussite de ce nouveau pouvoir consiste à nettoyer les restes de cette civilisation pour adapter la France à la globalisation et la faire applaudir à cette monoculture que déplorait tristement Claude Lévi-Strauss (un décliniste), les chiffres mirobolants et les courbes inversées ne compenseront pas la disparition d’un idéal français pour lequel tant d’hommes sont morts, et dont notre devoir est de lui donner une forme moderne, celle d’un humanisme rénové, usant des technologies pour grandir chacun et non pour enrichir quelques-uns. Mais il peut aussi redonner vie à des territoires méprisés, ériger la France en modèle d’une modernité libérée du consumérisme et du mercantilisme, et rendre à ses citoyens leur fierté de n’être pas « McDonaldisés ». Encore faut-il qu’il ait conscience que c’est là ce dont rêvent les Français qui ont voté pour tout, sauf pour leur propre disparition.

 

NATACHA POLONY © Le Figaro, 20 mai 2017 

 

Article redirigé depuis "Le Figaro " du 20 mai et publié ici le même jour.