Éris et le Délathon.

Tullius Détritus, héros malfaisant de "La Zizanie" de Goscini et Uderzo, symbolise parfaitement la dimension clivante et malsaine de la délation.

   Dans la mythologie grecque, Éris est la déesse de la Discorde. Selon Hésiode, elle est fille de Nyx (la Nuit) et donne naissance seule, comme sa mère, à quatorze enfants, tous méchants et malfaisants.  Éris est à l'origine des guerres, des querelles, des dissensions politiques ou familiales.

   Aujourd’hui, le féminisme pathologique et androphobe, avatar contemporain d’Éris, s’en donne à cœur joie avec l’affaire Weinstein et ses dégâts collatéraux. Et le hashtag #balancetonporc devient le symbole d'une marée délatrice déferlante.

   Un peu d’histoire.

   Les lois du 29 novembre 1791 et du 27 mai 1792, ordonnent la dénaturalisation des prêtres réfractaires, c’est-à-dire ceux qui ont refusé de signer la Constitution Civile du Clergé.  Les premiers massacres commencent. Les seuls 14 et 15 juillet 1792, une vingtaine de prêtres est tuée : à Limoges, dans le Var, à Bordeaux... Enfin, le 26 août 1792, 75 000 prêtres réfractaires sont expulsés. C’est donc aussi à partir de juillet 1792 que la dénonciation calomnieuse et perfide – au sens étymologique – enverra plus de mille religieux en prison ou en déportation[1].

   À la Libération, avant que les Cours de justice et Chambres civiques ne soient installées officiellement, et à la faveur des mouvements de foules où la joie, le désir de vengeance et les règlements de comptes se mêlent, résistants et population s’en prennent aux collaborateurs, ou considérés comme tels, ce qui donnent lieu à 8 775 exécutions sommaires selon l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP). Toutes ces personnes exécutées extrajudiciairement l’ont été soit par fait accompli, soit par dénonciation ou pire, seulement par rumeur. Et la plupart du temps tous par délation.

   Les entours de l’affaire Weinstein.

   Le 5 octobre de cette année, le New York Times dénonce les agissements peu amènes envers les personnes du sexe, selon une expression en vogue au XVIIIe siècle, d’un des pontes les plus notoires d’Hollywood : M. Harvey Weinstein, co-patron d’une grosse maison de production. Harcèlements divers, agressions multiples et même viols plus ou moins brutaux, le tableau des crimes de M. Weinstein frise un record digne du Guinness.  

   Depuis cette date, les langues se délient, l’écriture libère la parole, et il ne se passe pas de jour que Dieu fait sans qu’un nombre certain de victimes de ce monsieur, ou d’autres aussi depuis connues, révèlent leurs dignités outragées sous le signe twitterien #balancetonporc[2].

   Dans l’enquête du NYT, deux actrices, Ashley Judd et Rose McGowan, racontent avoir été victimes d'agressions ou de harcèlements sexuels de la part du producteur hollywoodien.

   Dès lors les accusions pleuvent comme les chutes d’eau d’une tempête tropicale et le 10 octobre, l'affaire prend aussitôt une envergure internationale. Des actrices de premier plan comme Gwyneth Paltrow, Angelina Jolie, Rosanna Arquette, Asia Argento, Emma de Caunes, Lucia Evans, Judith Godrèche, Léa Seydoux, Cara Delevigne ou Eva Green ont révélé au monde entier l'inadmissible comportement d'Harvey Weinstein.

   Ce qui surprend, à moitié seulement, c’est que beaucoup de personnes évoluant dans le milieu cinématographique californien connaissaient les turpitudes du magnat de la pellicule, mais n’en ont rien dit. Il y a quelques années, une vingtaine peut-être, ce genre de comportement limite – très – ne s’approchait pas comme aujourd’hui. Toléré silencieusement hier, sévèrement condamné de nos jours.

   La cause est entendue. Il y a crime. Il y aura justice.

   La délation malsaine.

  Seulement, voilà : il y a quelque chose qui nous chiffonne dans cette affaire. Que M. Weinstein soit un « gros porc », c’est bien possible. Il a la tête du rôle. Mais ce à quoi on assiste maintenant est d’une autre facture. En effet, sous le hashtag #balancetonporc, on assiste à un tsunami de « révélations » qui nous laisse perplexe.

   Il semble d’abord que la gangrène harceleuse ait contaminé tous les membres du cinéma international et que, finalement, ce soit une habitude – bien mauvaise, convenons-en – de cet univers fonctionnant pour la circonstance en vase clos. La promotion canapé si prisée, pour la brocarder, des contemporains de Courteline valut à Clémenceau ce mot. Alors qu’il était Ministre de l’Intérieur, l’un de ses collègues s’étonnait de la bien – trop ? - rapide ascension dans le monde des politiques d’une certaine dame : « Comment Mme X… a-t-elle pu gravir si vite l’escalier du pouvoir ? » demandait ce collègue à Clémenceau qui lui répondit : « Sur le dos ! ».

   Un sondage paru dans le Figaro donnait 53% des femmes se déclarant avoir été au moins une fois dans leur vie harcelée, d’une manière ou d’une autre, quand, plus modestement un autre quotidien n’en donnait que 38… Mais, l’époque est inflationniste, pas seulement sur le plan monétaire : il y a une dizaine de jours, circulait le chiffre de 90% de femmes harcelées. À contrario, cela signifiait que 90% des hommes sont des « porcs ». Il est vrai qu'une de mes vieilles tantes prétendait qu’en chaque homme sommeille un cochon. Une manière comme un autre de traduire en sa parole Freud – qu’elle ne connaissait évidemment pas – qui dit que la pulsion érotique est fondatrice de la psyché humaine. Mais tout de même, Marcuse est passé par là qui prétend dans Éros et Civilisation que « la civilisation commence quand tous les besoins élémentaires ont été satisfaits ».

   Mais là, on marche en dehors du chemin. En octobre 2017, le mot « dénonciation » est devenu synonyme de « parole libérée », la délation un acte de courage, la surveillance perverse un devoir moral et le déballage médiatique un brevet de moralité. On retrouve ici la dénonciation malsaine des prêtres réfractaires sous la Révolution et celle des « collabos à la Libération.

   Cette violence inouïe d’une certaine police de la pensée féministe en France saisit le prétexte d’une prétendue insuffisance de notre arsenal juridique en matière de criminalité sexuelle pour lui substituer sans autre forme de procès la délation pure et simple érigée en arme légitime saisie par les femmes opprimées, qui ainsi acquiert soudain ses lettres de noblesse.

   Ce combat mené au nom d’un progressisme aveugle et hystérique revêt paradoxalement les atours de l’archaïsme le plus profond, balayant d’une touche de clavier – « entrée » - 2 000 ans de culture juridique, de Solon à  Maurice Duverger ou Jean-Jacques Dupeyroux , en passant par Jean Bodin et le baron de Montesquieu, régressant ainsi à une époque antédiluvienne où le droit n’existait pas et où le sacrifice expiatoire du bouc émissaire, selon René Girard, ici le mâle blanc occidental, offrait l’unique moyen d’endiguer la violence.

    Nature et Culture.

   Mais tout vêtu de civilisation, l’homme n’en reste pas moins un homme dont le fond naturel et instinctif demeure dans son inconscient. Pour séduire, il use de nombreux moyens que les traditions de l'amour courtois du Moyen-Âge, de la préciosité du XVIIe ou du romantisme du XIXe nous ont montré les multiples visages, civilisant ainsi une nature rebelle. Vouloir abolir ce type d’agissements est non seulement parfaitement illusoire, mais s’apparente à une entreprise totalitaire de moralisation de la société.

   La façon dont sont traitées dans les réseaux sociaux l’affaire Weinstein et ses prolongations témoigne nettement d’un glissement de la sphère du droit vers celle d’une morale pudibonde en vertu d’un jugement populaire, plus empreint d’impressionnisme émotif que de l’impératif catégorique kantien. Mais surtout, se dessine clairement un système où tout abus de la confiance d’une femme, toute insistance un peu appuyée et persévérante dans le but d’obtenir ses faveurs, pourrait être assimilée à du harcèlement. Dans un tel cadre, l’homme se verrait incomber la charge de la preuve de l’entière honnêteté de son dessein. Au motif louable de vouloir endiguer la reproduction de ces situations pénibles auxquelles sont fréquemment confrontées des femmes, on en arriverait à une véritable dictature du comportement.

   Qui veut faire l’ange fait la bête : Freud et Foucault ont montré, chacun à sa manière, que plus une société réprime les individus, plus les comportements agressifs se développent, et ce avec d’autant plus de violence que la répression serre au plus près les hommes. Aux USA, on n’a jamais autant bu d’alcool, fraudé le fisc et les douanes, que sous le Prohibition Act (entre 1920 et 1933)[3].

 

Publié le vendredi 27 octobre 2017.



[1] Sur les 120 prêtres déportés à Cayenne, un seul arrivera vivant au bagne.

[2] Et que disent les femmes musulmanes ?

[3] La série TV des années 60, « les Incorruptibles », « The intouchables » en anglais, se passe à Chicago, au temps de la prohibition.