« L’assassinat judiciaire », dernière technique du coup d’État.

Manifestation anti-« droites" à Paris, mars 2017. SIPA. 00796314_000019

Un chapitre supplémentaire au chef d’œuvre de Malaparte ?

Par Thierry LENTZ[1]

   En 1931, dans un maître-livre, Malaparte montrait que la Technique du coup d’Etat avait évolué et s’était perfectionnée avec les âges. A quelques exceptions près et malgré leur efficacité, l’évolution des sociétés et des mœurs politiques avait fini par rendre obsolètes – au moins dans les pays développés occidentaux- les méthodes expéditives, comme l’assassinat pur et simple (quoi que : Robert Kennedy…) ou le coup de force aveugle avec mitraillage des opposants. Même en leur temps, des individus aussi brutaux et peu recommandables qu’Hitler ou Mussolini l’avaient compris. Bien sûr, on a longtemps continué à envoyer des militaires faire la besogne, mais il fallait désormais habiller le pronunciamiento d’un minimum de formes, au plus près possible de la légalité. Ainsi déjà, au 18 Brumaire an VIII (1799), après que quelques grenadiers les eussent chassés de la salle des séances, d’autres soldats allèrent « fissa » rechercher suffisamment de députés pour revenir voter le changement de régime et offrir en apparence légalement le pouvoir au général Bonaparte et à son complice Emmanuel Sieyès. C’est ce que Malaparte appela « le premier coup d’Etat moderne ». En France, son dernier avatar s’est déroulé en 1958, à ceci près que les paras-grenadiers restèrent l’arme aux pieds. Mais il est vrai que personne ne voulut mourir pour la IVe République agonisante.

Une technique (presque) imparable…

   Nous voici arrivés aux temps de la post-modernité du coup d’Etat, un chapitre que Malaparte ne pourra pas ajouter, puisqu’il est mort en 1957. Nous assistons ces derniers mois en France à la naissance d’une nouvelle technique de coup d’Etat, parfaitement pensée et, jusqu’à présent, assez bien exécutée. Puisqu’il n’est plus de saison de faire envahir les palais officiels par des hommes en treillis, on utilise désormais une autre institution, que la constitution de la Ve République appelle « l’autorité judiciaire » (et non le « pouvoir judiciaire », ce qui est déjà avouer que son indépendance n’est pas absolument garantie par les textes). Cette technique est quasiment imparable pour les raisons suivantes :

   1°) La chanson de l’indépendance est facile à chanter et, au nom des Valeurs de la République, on joue même sur du velours : malheur à qui osera douter de cette indépendance, y compris en rappelant les circonstances de la nomination d’un procureur, les engagements d’un juge ou d’un syndicat de magistrats, le calendrier soigneusement choisi des actes de la procédure ou les fuites de documents couverts par le secret précisément entre les mains de ceux qui n’auront aucun scrupule à les publier. Le plus sublime est que, même de mauvaise humeur (on le serait à moins), la « victime » est obligée de ne pas attaquer ceux-là même qui participent à sa perte et de dire, si possible avec la main sur le cœur, qu’elle « croit en la justice de son pays ».

   2°) Le second avantage de la manœuvre est que, sous couvert d’indépendance et de « laisser la justice travailler sereinement », on élimine sans violence la volonté populaire et même, on l’a vu, la critique, sous peine de devenir de fait anti-républicain et – pourquoi pas ? – soi-même un putschiste. Le plus drôle est que même les amis de la victime – parfois de ceux qui rendent inutile d’avoir des ennemis – se croient obligés de monter au créneau pour tuer dans l’œuf le moindre courroux, tandis que les conseillers en communication conseillent de ne point communiquer.

   3°) Troisième étage de la fusée, le contre-coup d’État n’est pas immédiatement possible par les procédures normales (car la corporation des magistrats se serre les coudes) et ne peut intervenir que deux ou trois ans trop tard, une fois que, dans sa majestueuse lenteur, la cour de Cassation daignera rendre un arrêt. Mais on pourra alors s’en moquer puisque la chose sera faite et bien faite. Il n’y aura plus rien à voir.

   4°) Pour que les trois premiers points fonctionnent, il en faut un quatrième, pas très difficile à assurer chez nous : la complicité du « quatrième pouvoir », celui-ci absolument intouchable et arcbouté sur la maxime : « Nous faisons notre travail de journaliste » (le premier qui dira « besogne » sera envoyé au coin). Ce « pouvoir » là, n’a de compte à rendre qu’à ses actionnaires (qui par un heureux hasard, soutiennent un autre candidat) et, lui non plus, ne s’excusera jamais de ses erreurs. Il est soutenu par le chœur de Vierges et de soi-disant « icônes » qui se pensent tout permis.

…à la finition impeccable

   Alors, c’est magnifique, arrive la cerise sur le gâteau : la validation du coup d’Etat par une élection en bonne et due forme, validée sous les ors républicains par le Conseil constitutionnel (dont, pour une fois, les autres magistrats diront qu’il est des leurs). Plus concrètement encore, si François Fillon était battu à l’élection, on dirait, main sur le cœur et larme à l’œil pour une République qui l’a échappé belle, que le peuple toujours sage (plus aucun risque à le dire), a librement choisi, grâce aux institutions indépendantes qui l’ont éclairé. Chapeau !

   Nous permettra-t-on d’ajouter que, quel que puisse être l’avenir de la combinaison qui se déroule sous nos yeux et pour paraphraser le duc de Broglie en un autre moment, nul n’est tenu de « joindre au malheur d’être victimes le ridicule d’être dupe » ?

 

Article publié le 07 mars 2017 dans le magazine « Causeur » : http://www.causeur.fr/assassinat-judiciaire-politique-fillon-justice-43114.html

 

 

 



[1] Historien, spécialiste du Consulat et du Premier Empire, et auteur de nombreux livres sur ces périodes. Il est également directeur de la fondation Napoléon.