Michel Onfray sur les traces d'Armand de Rancé

Michel Onfray à la Trappe de Soligny, dans l'Orne, en décembre 2017.

   Au mois de décembre 2017, Michel Onfray se rend à l'abbaye de la Trappe à Soligny, dans l'Orne, dans le but de lire in situ la Vie de Rancé de Chateaubriand, dernier ouvrage de l’auteur des Mémoires d’outre-tombe. Il fait la relation de cette retraite « athée » dans l’hebdomadaire Le Point fin décembre, que l’on trouvera ici : http://www.lepoint.fr/dossiers/culture/onfray-rance-trappe/

   En s’immergeant, en quelque sorte, dans ce milieu religieux bien particulier, Michel Onfray espère comprendre le dessein de l'abbé de Rancé, lui qui a refondé l'ordre trappiste à partir de ce monastère, où il vécut trente-quatre années et où il mourut un mercredi 27 octobre 1700, à l’aube de ses 75 ans.

   Armand de Rancé, abbé de la Trappe.

   Armand Jean Le Bouthillier de Rancé est né le 9 janvier 1626 à Paris. Issu d'une famille de la noblesse de robe, bien introduite à la cour, il est engagé dans une carrière ecclésiastique dès l’âge d’onze ans par sa famille comme c’était la tradition dans ces grandes familles à l’époque. Il fait de brillantes études classiques tout en recevant différents établissements en commende, dont l’abbaye de Soligny. Cependant, la mort de sa maîtresse, la duchesse de Montbazon – de quatorze ans son aînée – le 28 avril 1657 cause une rupture tragique et décisive dans sa vie de libertin : il entre à l’abbaye de la Trappe trois années plus tard. Il y vivra les trente-quatre années suivantes jusqu’à sa mort en 1700 : « Rancé a passé la moitié de sa vie à la vivre, l'autre moitié à la mourir », écrit Michel Onfray.

   On le présente souvent comme une haute figure de la spiritualité du XVIIème siècle. En effet, il ne se contenta pas de redresser des bâtiments abbatiaux en ruines en 1660, il mettra en œuvre une réforme radicale de la règle monastique, connue sous le nom de l'Étroite observance qu’il expose dans un texte dont nous n’avons qu’un manuscrit en latin, Declarationes in regulam beati Benedicti ad usum Domus Dei Beatae Mariae de Trappa. Remettant à l’ordre du jour l’ascèse des moines du désert des premiers siècles du christianisme, il impose à ses moines un rythme journalier infernal – oui - : non seulement le silence est de règle, mais l’alimentation non carnée et frugale, voire insuffisante, le repos trop compté et les jeûnes répétés abusivement, le travail manuel pénible et la répétition des prières pieds nus, façon Rancé, vont gravement nuire à la vie de l’abbaye en général et à celles des religieux en particulier. Onfray n’hésite pas à parler d’ « usine de mort ».

   Qu’on en juge : « Dans l'espace de six ou sept ans, c'est-à-dire de 1674 à 1681, [la mort] enleva jusqu'à quinze ou vingt religieux » écrit l’abbé Dubois, historien de l’abbaye au temps de Rancé. Pendant toute sa vie à la Trappe, de son entrée en 1664 à sa mort en 1700, soit trente-six années, Rancé a connu la mort de cent moines. Soit un tous les quatre mois… Entre 1674 et 1676, ne meurent pas moins de douze moines sur une communauté qui en compte alors quarante. Alban John Krailsheimer, auteur d’une biographie de Rancé en 1974, remarque que quatre-cent-vingt-sept trappistes décèdent du début de la réforme en 1677 jusqu’en 1739 – soit pendant soixante-deux années, ce qui fait un total de presque sept morts par an, soit un par mois et demi… Et Krailsheimer de remarquer : « c'est un grave sujet de réflexion de penser qu'un entrant sur quatre n'avait que deux ans pour se préparer à la mort et que plus de la moitié ne survivrait pas cinq ans. » « Usine de mort »…

   Il n’est guère étonnant que personne n’ait pensé à la béatification de Rancé : cela en surprendrait d’aucun d’ouvrir la voie de la sainteté à un névropathe traumatisé par la mort de sa maitresse.

   « Se signer c'est se saigner ».

   L’athée Michel Onfray, philosophe aussi de son état, à l’abbaye de Soligny ? Il y a de quoi s’étonner. Mais M. Onfray est un curieux, au sens noble du terme, au sens de cette curiosité pédagogique qui constitue l’essence de la recherche scientifique, sans laquelle aucun progrès de la connaissance humaine n’aurait été possible.  Il dit, dans ses textes sus-référés, qu’il veut comprendre Rancé en s’immergeant dans le milieu où ce dernier vécut la seconde moitié de sa vie.

   Et l’on peut croire que Michel Onfray joue le jeu du curieux en matière vie religieuse, pas n’importe laquelle, celle des trappistes de la Stricte Observance. Mais c’est un curieux intéressé, voire fasciné par l’authenticité des moines de cette abbaye, ce qui le pousse à écrire :

  • « C'est à cette vie austère qui confond les imposteurs et démasque les impostures que je suis sensible en présence des moines à quatre heures du matin » Et encore :
  • « De tous les ordres monastiques c'est le seul en France qui se soit maintenu sans atteinte, au milieu de toutes les révolutions ; il [l’ordre de la Trappe de Soligny] a dû cette destinée au sérieux profond qu'on ne peut méconnaître en lui et qui exclut toute arrière-pensée. Il a même échappé à la décadence générale de la religion, parce qu'il tient à la nature humaine par des racines plus profondes que n'importe quelle croyance positive…. Ce soleil noir de la catholicité brûle d'un feu durable ».

   Ces remarques marquées du sceau d’une honnêteté intellectuelle indubitable témoignent d’un homme qui, malgré sa culture personnelle qui n’incline nullement du côté d’une transcendance divine, constate avec objectivité le sérieux de ces moines et l'authenticité de leur démarche religieuse selon une règle dont l’évidence ne saute pas aux yeux.

   C’est cette honnêteté encore qui fait croire à certains des commentateurs de son premier article sur le sujet que Michel Onfray pourrait bien revenir à la foi de son enfance. Nous donnons ici, parmi la bonne vingtaine de commentaires de ce premier article, deux d’entre eux :

  • « S'il avait vécu à l'époque du Christ, il aurait sans nul doute été de la bande de va-nu-pieds qui suivaient ce Nazaréen qui n'avait de cesse d'aller vers les petits, les pauvres, les boiteux, les aveugles, les filles de petite vertu, pour leur donner de l'amour, leur dire que le royaume des Cieux commence ici-bas ».
  • « Excellente remise en question de son "athéisme" due sans doute à un réveil mémoriel de son enfance. Cette retraite pour vivre le récit de Chateaubriand, sur les lieux où Rancé s'est reconverti, est sans doute un appel de son tréfonds et le fera revenir vers sa foi originelle. Dieu en soit loué ! ».

   C’est oublier non seulement que Michel Onfray a écrit un Traité d’athéologie (2005) mais surtout qu’il a gardé un bien mauvais souvenir de ses années de jeunesse passées chez les Salésiens de Giel dans l’Orne dont il dit lui-même qu’il fut « l'habitant de cette fournaise vicieuse », et encore qu’il confie dans les différents articles qu’il consacre à son séjour à la Trappe :

  • « Un Dieu nulle part visible, mais partout présent. Pour ma part, il est absent ».
  • « Dieu seul est une fiction ».
  • « Sauf qu'il n'y a pas d'au-delà »
  • « Je n'ai pas la foi et ne la demande pas ; je ne suis pas en quête d'une grâce ou d'une révélation ; je n’attends pas la conversion, comme Claudel derrière son pilier ; je ne suis pas en demande de visitation ; je ne crois pas que fréquenter le lieu où d'aucuns prient Dieu le fasse apparaître ».

   Onfray contre Saint-Paul.

Enfin, comme dans le Traité d’Athéologie, il éreinte une nouvelle fois Saint-Paul, dont il fait le précurseur, toute arme nécessaire, de l’abbé de Rancé, et qu’il oppose au Christ lui-même : « On cherchait en vain dans les Évangiles des versets dans lesquels Jésus inviterait à l'idéal ascétique en prescrivant la multiplication des jeûnes, l'abstinence sexuelle, la privation de sommeil, le refus de chauffer son lieu de vie, l'interdiction de se soigner afin de laisser faire la Providence » pour faire aussi la part de la règle de la Stricte Observance (http://www.lepoint.fr/chroniques/onfray-a-la-trappe-4-le-corps-contre-la-chair-24-12-2017-2182328_2.php ), il convient d’en dire ici un peu plus sur cette question.

   Nous aussi nous avons (re)lu les épîtres de Paul et notre premier mouvement, jadis, fut de voir en ce douzième apôtre tardif, pour faire bonne mesure à la tragique défection de Judas, un chantre de l’ascétisme du désert, à l’image d’un Saint-Antoine ultérieur. En tout cas à mille lieues de notre réalité humaine, engluée dans son existence déroulée au quotidien, tant il est vrai que l’apôtre fustige les mœurs de son temps, les nôtres du coup pareillement.

   Mais, pourtant, il se méfie, comme de la peste, des restrictions et autres interdits alimentaires qui n’expriment que des préoccupations mondaines et non celles de Dieu : « Que personne donc ne vous condamne sur le manger et le boire, ou au sujet d'une fête, d'une nouvelle lune ou d'un sabbat… " Ne prends pas ! Ne goûte pas ! Ne touche pas " - Toutes ces choses vont à la corruption par l'usage même qu'on en fait. - Ces défenses ne sont que des préceptes et des enseignements humains » (Colossiens, II, 16, 20-22). Il conseille même à Timothée de cesser de ne boire que de l’eau : « Cesse de ne boire que de l'eau, mais prends un peu de vin à cause de ton estomac et de tes fréquentes indispositions » (I Timothée, V 23), et ce peut-être sur les conseils de Luc, médecin – aussi – de son état et compagnon de Paul dans ses pérégrinations apostoliques.

   Onfray contre Saint-Paul : la question de la « chair ».

   Dans Corinthiens XV 50 : « Vivre selon la chair, c'est mourir », cite Onfray. Mais la traduction du Chanoine Crampon nous donne ici : « Ce que j'affirme, frères, c'est que ni la chair ni le sang ne peuvent hériter le royaume de Dieu, et que la corruption n'héritera pas l'incorruptibilité ». La Bible de Jérusalem livrant à peu près la même leçon, nous pensons qu’en réalité Michel Onfray se réfère à Romains VIII 6 : « Vivre selon la chair, c'est mourir ». La Bible de Jérusalem dit plus précisément : « Le désir de la chair, c’est la mort », ce qui n’est pas la même idée.

   Le sens manifeste du terme de chair invoqué par Onfray se comprend parfaitement dans sa pensée matérialiste. N’a-t-il pas écrit : L’Art de jouir. Pour un matérialisme hédoniste (Grasset, 1991) ? Cependant, Martin Luther, dans sa préface à l’Épître aux Romains, commente ainsi l’emploi de ce terme : « Il ne faut donc pas comprendre la chair comme seulement liée à l’impudicité : Paul emploie ce terme pour l’homme entier, corps, âme et esprit, avec toutes ses facultés, car tout ce qui est en lui aspire et court après la chair ».

   Dès lors la signification de ce mot clef, tant pour l’apôtre que pour le philosophe, se précise : la « chair » - sarx en grec – ne désigne pas ce à quoi se résume un cadavre que la mort vient de créer, pas plus le désir érotique si cher à Freud ou aux obsédés sexistes de notre temps, mais une réalité plus immédiate, à laquelle nous ne saurions échapper, non seulement parce que nous – l’humanité dans son ensemble - sommes marqués par la malédiction originelle du péché adamique, mais aussi parce que notre corps animal et/ou psychique – sur ce point la Bible de Jérusalem tient ces deux termes pour équivalents théologiquement parlant – veut que l’existant, chacun de nous en tant qu’homme de chair, de sang et d’esprit, soit un dasein selon le mot de Heidegger, un « être-là », un « être-jeté-dans-le-monde », « en situation » dit encore Sartre. C’est ce que Saint-Paul traduit en sa manière, dans I Corinthiens, VII, 34 : « L’homme… qui s’est marié a souci des affaires du monde, des moyens de plaire à sa femme, et le voilà partagé ».   

    Il ne s’agit donc pas pour l’apôtre de rejeter la chair au sens contemporain et vulgaire du mot, mais de rappeler notre condition humaine, proche de ce que Pascal appellera « la misère de l’homme sans Dieu ». On pourrait presque risquer une métaphore physique : notre corps matériel soumis à la gravitation terrestre nous tire par le bas et, « tombeau pour l’âme », entraîne dans sa chute l’âme privée de la connaissance céleste, ce que les théologiens, à la suite de Saint-Paul, entendent par corps spirituel.

   Autre image, plus terrible que la précédente, et qui donne raison à Paul, contre Onfray : l'attitude commune des postures amoureuses lors du coït final, soit position allongée, renvoie à celle du gisant : cadavre étendu, immobile attendant le cercueil pour sa tombe. Saint-Paul encore avait compris cela : « Malheureux homme que je suis ! Qui me délivrera de ce corps qui me conduit à la mort ? » (Romains, VII 24).

    « Je maintiendrai ».

   Cette devise française du royaume de Pays-Bas ira très bien à notre philosophe : athée il est devenu, peut-être à cause des Salésiens, athée il restera.

    Mais son athéisme systémique le conduit parfois à des outrances, même si l’honnêteté de ses démarches lui vaut aussi tout notre respect[1]. C’est le cas à l’égard des textes de Paul que Michel Onfray a lus au premier degré, ce qui est une erreur de méthode en ce qui regarde les écrits bibliques en général et du Nouveau testament en particulier, plus exactement des épîtres pauliniennes.

   Quant à Rancé, Onfray note lui-même qu’il a dû se tourner dans sa tombe plusieurs fois : lors de son séjour à la Trappe, Onfray a constaté que la chambre 212 qu’il occupait à l’hôtellerie du monastère était chauffée, l’église aussi. Et nous pouvons le rassurer : les repas sont suffisants, il y a bien une infirmerie et un moine-infirmier compétent. Parfois un médecin, Sinon il vient de l’extérieur.

   Il faut dire que les excès de la Règle de la Stricte Observance issue de l'imaginaire malade d’Armand Jean Le Bouthillier de Rancé n’ont pas longtemps survécu à leur géniteur. « L’idéal de vie de Rancé est fait d'archaïsme, d'un souci intense d'ascèse et de méfiance contre les choses de l'esprit. Cette volonté antimystique et anti-intellectuelle, soutenue par Bossuet, jointe au peu d'aménité de certains des écrits polémiques de l'abbé, ont fait du tort à celui-ci et à sa réforme » écrit Jean-Robert ARMOGATHE[2].

 

Rédigé et publié le lundi 29 janvier 2018.

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Il n’y a guère que les philosophes qui soient aussi et autant capables d'authenticité dans leurs quêtes d’objectivité. Le plus beau texte contemporain que nous connaissions sur Noël, et qui ne soit pas celui d’un homme d'église, a écrit par Jean-Paul Sartre. Vous pouvez le lire ici : http://www.padreblog.fr/quand-jean-paul-sartre-meditait-sur-noel

[2] Jean-Robert ARMOGATHE, « RANCÉ ARMAND JEAN LE BOUTHILLIER DE - (1626-1700) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 29 janvier 2018. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/rance-armand-jean-le-bouthillier-de/