Les djihadistes n’écrasent que nos ruines.

Alep, décembre 2016.

   CHRONIQUE - Les marchés de Noël auxquels s'attaquent les islamistes incarnent à eux seuls l'état de décomposition avancée d'une société qui n'a gardé de son passé que les apparences, le folklore, vidé de toute spiritualité.

   Il fut un temps où, partout en Europe, une commune ferveur unissait les hommes dans le froid de l’hiver et l’espoir des jours renaissants. Noël était un cri de joie. Et les innombrables récits de cette nuit particulière où le souvenir d’un nourrisson couché dans la paille d’une étable éveillait la générosité envers le voyageur égaré ou l’improbable vagabond enflammait les rêveries enfantines. Aujourd’hui que ces récits sont éteints, que plus personne ne songerait à ennuyer les malheureux enfants avec ces vieilles histoires de messe de minuit, d’humilité et d’espérance, aujourd’hui que Noël se résume pour l’Occident à une orgie de foie gras industriel et de produits uniformisés fabriqués en Chine et vendus dans des baraques en bois au milieu des odeurs d’huile de friture, la fête de la chrétienté n’existe plus que dans les fantasmes d’islamistes pétris de haine et de ressentiment. Un abruti fanatique a semé le malheur dans un marché de Noël berlinois, au nom du djihad, au nom de la guerre contre ces « croisés » que fustigent les messages de propagande de l’État islamique.

   De croisés, on serait bien en peine de dénicher la trace, plus encore en Allemagne qu’en France. Et la désolation qui nous étreint à la pensée de ces vies brisées et de cette terreur répandue en des lieux et en un temps, certes vidés de leur dimension civilisationnelle et spirituelle, mais consacrés à la fête et au doux bonheur familial, ne doit pas nous interdire de penser que les gouvernants allemands ont péché pour adopter le terme le plus diplomatique par naïveté, négligence et présomption. Ils furent d’ailleurs applaudis pour cela par nombre de nos généreux commentateurs si prompts à louer nos voisins, non par amour du peuple allemand mais par détestation du peuple français.

   Ainsi les gouvernants allemands pensaient-ils être épargnés par la foudre. Ils ne sont pas une ancienne puissance coloniale, du moins pas dans une région du monde où l’on réclame actuellement réparation ; l’éradication systématique des Hereros de Namibie ne semble pas impliquer la même culpabilité que la colonisation de l’Algérie. Ils n’ont pas pris part à la guerre en Irak, et se sont bien gardés depuis de tenir un quelconque rôle diplomatique qui aurait pu constituer une entrave à leur doux commerce. Et surtout, ils prêchent une tolérance pleine de bons sentiments et d’ouverture à l’Autre, tout à fait en phase avec le multiculturalisme imposé par la doxa anglo-saxonne. Quelle idée ont donc eu ces épouvantables Français d’édicter une loi pour interdire les signes religieux à l’école ! Et qu’est-ce que c’est que cette laïcité qui réclame aux musulmans de respecter le cadre défini avant leur arrivée !

   Bref, de même que Barack Obama, qui n’avait pas daigné se déplacer le 11 janvier 2015 après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, avait cru bon de prononcer quelques jours plus tard un discours pour faire la leçon à cette France qui n’intégrait pas ses populations musulmanes, on estimait à Berlin, par-delà les messages pleins de fraternelle commisération, que la France l’avait bien cherché. Depuis, les États-Unis ont connu San Bernardino et Orlando. Et l’Allemagne vient de découvrir qu’elle constitue une cible de choix pour les islamistes.

   Répétons-le donc aux donneurs de leçons d’ici et d’ailleurs, à tous ceux que tente la collaboration passive rebaptisée multiculturalisme, tolérance ou repentance : les islamistes n’auront de répit que lorsque l’Europe sera devenue terre d’islam. Ils se moquent du « vivre ensemble » et ne sont apaisés par aucun message de paix assorti de fleurs et de bougies. Ils n’ont besoin d’aucune raison objective, passé colonial ou laïcité à la française, pour tuer nos enfants et haïr ce que nous sommes, mélange de notre passé chrétien et de notre présent consacrant l’émancipation des individus et l’exercice de la raison.

   Hélas, savent-ils seulement que nous avons-nous-mêmes renoncé à tout cela, et que l’empire qu’ils exercent sur nous par leur œuvre de mort ne s’impose que parce qu’il s’étend sur du vide ? Notre passé chrétien ? Mais les marchés de Noël auxquels ils s’attaquent incarnent à eux seuls l’état de décomposition avancée d’une société qui n’a gardé de son passé que les apparences, le folklore, vidé de toute spiritualité. Cette fête de Noël, qui peut symboliser, même pour un athée, la quintessence de la fraternité humaine, n’est plus qu’une vulgaire foire dont on installe partout les petites baraques pour animer artificiellement des villes dont toute vie authentique s’est retirée. Et que dire de l’émancipation, de l’exercice de la raison ? L’abrutissement d’individus transformés en une masse informe de consommateurs manipulés par un marketing publicitaire de plus en plus totalitaire et des programmes télévisuels de plus en plus avilissants, la destruction systématique de l’école, du travail artisanal, des lieux de sociabilité et de débats, de tout ce qui permet l’émancipation, voilà ce qu’en quelques décennies a produit la société industrielle et consumériste. L’Occident a renié ce qui le constituait en tant que civilisation.

   Les djihadistes n’écrasent que des ruines, et c’est pour cela même qu’ils prospèrent. Nos élites l’admettront-elles enfin ?

   (c) Mon Figaro – 23 décembre 2016 _ NATACHA POLONY[1]

 

Article redirigé à partir de "Mon Figaro" (référence en note) et publié le mercredi 28 dcembre 2016.