De quoi "élections territoriales" est-il le nom?

En mars 2017, la collectivité territoriale des îles Wallis et Futuna doit renouveler les vingt conseillers de son assemblée locale (sept conseillers pour Futuna, treize pour Wallis). Le système électoral est celui qui prévalut lors de nos élections législatives des troisième et quatrième Républiques, soit celui de la proportionnelle intégrale au plus fort reste. Tout le monde le comprendra : ce qui a causé la perte de ces Républiques cause celle de cette Assemblée. Comme il est a priori impossible de penser une majorité de gouvernement avant les élections, on la constitue après, au petit bonheur la chance, au gré des humeurs ou des prébendes. À cette difficulté conjecturelle s’ajoutent quatre handicaps structurels.

 Premier handicap.

Avec un tel système, un certain ministère Queuille[1] dura tout juste 48 heures, des 2 au 4 juillet 1950. Le règlement intérieur de l’Assemblé territoriale des îles Wallis-et-Futuna évite ces tours de marionnettes en ce qu’il prévoit que le bureau de l’Assemblée est renouvelé à chaque session budgétaire annuelle. Mais l’incapacité politique de la IV ème République, ce qui lui valut sa chute en 1958, se retrouve ici en ce que la direction politique du Territoire changeant tous les ans, aucun des dossiers majeurs de la collectivité ne peut être conduit à son terme, à quelques exceptions près. Car les majorités de rencontre se font et défont au gré des alizés, sans compter les inévitables électrons libres, tout aussi précaires que néfastes.

 Deuxième handicap.

Il faut ajouter que l’Assemblée n’étant pas exécutrice de son budget, tâche qui incombe au Préfet, Administrateur supérieur du territoire, sa « minorité » lui retire toute marge de manœuvre en matière d’innovation économique et donc de développement social. Autrement et vulgairement dit : c’est une assemblée « croupion » qui ne peut émettre que des « vœux » et non des décisions, prérogative encore du seul Préfet.

Troisième handicap.

La structure fondamentale de la société locale demeure tributaire des clans familiaux. Ainsi les vingt conseillers sont-ils élus par leurs familles réciproques essentiellement et leurs affidés, ce qui signifie encore que, à quelques exceptions près – et rares – seules les têtes de listes siègent à l’Assemblée, soit les représentants de vingt listes claniques, ni plus ni moins : une caricature de démocratie.  On en jugera par cet exemple. Dans l’une des cinq circonscriptions, un ancien Conseiller a pris le parti de ne pas se représenter en mars prochain : c’est à son clan de suggérer son éventuel successeur. L’un des prétendants, cadet de la phratrie, exprime alors le désir de prendre sa place. Ce garçon n'est pas sans qualités personnelles ni intellectuelles. Mais le père de famille estime que c’est à l'aîné de la famille que doit revenir cette charge… parce qu’il est l’ainé !

Quatrième et dernier handicap.

Un notable coutumier a la possibilité tout à fait légitime – au regard de la République, il est un citoyen comme un autre - de se présenter aux élections territoriales, ce dont certains ne se privent pas. Il y a même eu, pendant une mandature un premier ministre du Lavelua, c'est-dire le roi d’Uvea (Wallis), qui a siégé en tant que Conseille territorial. Les conflits d’intérêts sont dès lors inévitables, modérés il est vrai par le fait que l’Assemblée n’a pas le contrôle de ses finances, mais visibles au moment où il faudrait prendre une résolution qui n’irait pas totalement avec les objectifs des Coutumiers.

Les solutions.

À cette incapacité chronique, deux solutions s'avèrent possibles, sans qu’elles s’excluent l’une l’autre d’ailleurs.

  • La première serait tout simplement une révision du statut du territoire, qui date tout de même de 1961 dans le même état, permettant à l’Assemblée d’accéder à sa majorité, c’est-à-dire d’être la maîtresse de ses finances. Ce qui entraînerait une réforme salutaire du règlement intérieur de cette Assemblée : son bureau exécutif serait a priori désigné pour une mandature. Un préfet s’y risqua en 2010 : il essuya un cinglant refus, surtout des coutumiers qui comprirent que l’Assemblée voyant ses pouvoirs administratifs et politiques considérablement accrus, deviendrait la quasi seule instance de décision du Territoire, éliminant de la scène publique lesdits coutumiers, déjà bien mal en point d’ailleurs.
  • La seconde consisterait en une volonté politique de contrer les nets inconvénients du système en présentant une seule liste sur l’ensemble des cinq circonscriptions du Territoire, ou cinq listes rassemblées sous la même bannière et autour d’un même programme. Seul un parti politique structuré et crédible peut réaliser ce dessein. Reste à trouver cinq têtes de listes crédibles et leurs coéquipiers…

Car la révision du statut de 1961 comportait un volet concernant le système électoral : deux circonscriptions, au lieu de cinq, une pour Futuna, une autre pour Uvea. Les futuniens – deux royaumes actuellement donc deux circonscriptions – renâclaient, et les trois de Wallis – plus clochemerlesques les unes que les autres – faisaient la gueule… Une idée supplémentaire avait surgi dans la tête de nombreuses personnes consultées : remplacer le système électoral anachronique et inefficace par un équivalent du système pour les élections communales des cités de plus de 30 000 habitants, soit une prime à la liste arrivant en tête au premier ou au second tour, en proportion de son score.  A la trappe tout ça !

Un territoire sur le déclin.

Il y a tout de même une réalité qu’il va bien falloir prendre en compte, et que le système social et politique à la fois ne peut résoudre en son état : il y a vingt ans, nous étions à peu près 15 000 sur ce Territoire. Nous sommes aujourd’hui 8 000. Le manque de perspectives économiques, l’absence d’entreprises exportatrices, le fait que finalement ce territoire a une économie essentiellement centrée sur les services et que la fonction publique couvre une bon tiers des emplois locaux définit ce que l’on appelait jadis dans les années une économie tiers-mondiste, une économie de pays en voie de développement où l'assistanat l’emporte sur la productivité créatrice de plus-values. Mais cela ne semble inquiéter personne. Nous sommes comme l’abeille de Lorenz : nous voyons le gouffre qui s’ouvre devant nous, mais nous n’en tirons aucune leçon.

Si nous ne changeons pas, et vite, nous serons amenés à intituler notre prochain papier ; chronique d’une mort annoncée…

 

Publié le mardi 6 décembre 2016.

 

 

 

 



[1] Henri Queuille est un homme politique français, né à Neuvic (Corrèze) le 31 mars 1884 et mort à Paris le 15 juin 1970. Plusieurs fois ministre sous la Troisième République, notamment à l'agriculture, il fut trois fois président du Conseil sous la Quatrième République et membre du parti radical-socialiste.

 

 (https://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_Queuille#Pr.C3.A9sident_du_Conseil_pendant_la_IVe_R.C3.A9publique)