Une polémique stupide

   Les Studios Walt Disney viennent de sortir le 23 novembre un film d’animation, réalisé par John Musker et Ron Clements, « Vaiana, la légende bout du monde », à partir d’une légende polynésienne, qui fait polémique dans certains milieux autochtones de cette région du monde, et même un peu plus.

   Vaiana et Maui.

   Vaiana, qui claironne tout au long de son aventure qu’elle n’est pas « une princesse » n'est pas tout à fait comme celles qui l'ont précédée dans les studios Disney. Pas une princesse, donc, et pas non plus européenne. Elle a la peau brune, des cheveux noirs bouclés, des formes presque voluptueuses. Elle n'a que 16 ans et définitivement pas le temps pour un prince charmant : il lui faut devenir exploratrice pour sauver le monde. Elle va avoir pour compagnon de voyage, un demi-dieu, Maui, qui joue dans les traditions polynésiennes un rôle important[1], mais qui va ici se révéler maladroit, lourdaud même, mais aussi ingénieux et efficace, et au-delà, fort sympathique.

   L’histoire.

Vaiana, destinée à bientôt régner sur le peuple de son île, ajoute bientôt une autre tâche à son programme : accomplir la quête inachevée de ses ancêtres et sauver son peuple, puisqu’il y a 3 000 ans, les plus grands marins du monde voyagèrent dans le vaste océan Pacifique, à la découverte des innombrables îles de l'Océanie. Mais pendant le millénaire qui suivit, ils cessèrent de voyager. Et personne ne sait pourquoi... La raison ? Depuis que le cœur de la déesse de la nature a été volé par un demi-dieu, forêt comme océan dépérissent. La jeune vahiné part alors au-delà du lagon, pour retrouver le demi-dieu Maui et l'obliger à remettre le cœur de la divinité Te Fiti à sa place. Ensemble, ils vont accomplir un voyage épique riche d'action, de rencontres et d'épreuves...

   La polémique.

   Le problème c’est Maui. Certains politiques polynésiens, qu’ils soient Maoris, Tongiens ou Polynésiens (français) reprochent aux Studios Disney la figure du demi dieu Maui, tant à cause de sa corpulence que de la révélation de ses tatouages.

   Ainsi, très remontée contre les studios Disney, une élue néo-zélandaise, Jenny Salesa, s’est récemment fendue d’un message sur Facebook, dénonçant selon elle « une créature mi-cochon, mi-hippopotame» : « Quand je vois des photos d’hommes et de femmes polynésiennes des 100/200 dernières années, la plupart des gens ne sont pas en surpoids. C’est inacceptable » écrit-elle encore. « Cette représentation de Maui en obèse est le reflet d'un stéréotype typiquement américain » s'insurgeait aussi en juin Will Ilolahia, membre de la « Pacific Island Media Association ».

   La polémique a d'autant plus enflé que le déguisement de Maui reprenant les tatouages du héros a fini de mettre le feu aux poudres. Commercialisé pour Halloween (et retiré depuis), le costume reproduisait non seulement la tenue du demi-dieu (pagne et collier de dents de requins) mais également ses tatouages. Or, dans le monde polynésien, le tatouage est sacré puisqu’il révèle la personnalité clanique d’un individu. L'affaire a été comparée aux pratiques du blackface, ces caricatures théâtrales du XIXe siècle où des comédiens blancs se grimaient en Noirs. « À l'évidence, Disney n'a aucun échange réel avec le peuple de Polynésie à qui appartient cette propriété intellectuelle, s'est exclamé le parti maori néozélandais. Ils ne parlent pas aux gardiens de cette culture, du coup ils ne l'appréhendent pas correctement ».

   Sauf que les producteurs ont déclaré qu’ils n’ont pas cessé de consulter des personnes qualifiées dans la connaissance du monde polynésien - jusqu’à aller trois fois en Polynésie - pour s’assurer de la justesse de leur approche de cet univers. Des universitaires, des archéologues, des linguistes, des anthropologues, des historiens, etc., originaires des différentes îles et rassemblés sous le nom de code « the Oceanic Story Trust » ont été en permanence consultés. « On leur montrait au fur et à mesure les différentes versions du film, des dessins, de la musique », révèle le responsable du scénario Dave Pimentel. « On vérifiait tout, tout le temps, par téléphone, Skype, par email ou même en personne, puisque nous allions les voir sur place et qu'ils venaient à Los Angeles ».

   Chauvinisme anachronique, tout simplement.

   Les détracteurs du film « Vaiana, la légende bout du monde » ont perçu le personnage de Maui à travers des concepts ethnologiques actuels et qui, en réalité leurs sont propres.

   D’une part ils s’enferment dans un déni de leur culture qui frise l'inconscience : il y a bien un réel problème de surpoids dans cette partie du monde : ce n’est pas seulement un « stéréotype américain », c’est une réalité clinique – et socio-culturelle – que l’on ne peut pas occulter, si ce n’est par idéologie.

   Mais d’autre part, ils n’ont pas une claire conscience de la réalité de l’obésité. Une personne obèse est non-seulement au-delà de ce que la médecine appelle le surpoids, mais son apparence physique se déforme : des masses graisseuses apparaissent sur le haut du corps (ventre, bras) et aussi sur les cuisses (obésité androïde), ce qui n’est absolument pas le cas de Maui. On dira plutôt que ce demi- dieu, en surpoids sans doute, est plus « balèze » que gros – « un peu bas de poitrine » aurait dit Obélix – ce qui donne l’impression d’une puissance qui ne demande qu’à s’exprimer et qui, si l’on en croit sa légende, s’est bien manifestée chez Maui. Comme dans l’histoire contée par les productions Walt Disney.

   Les contempteurs du film témoignent donc d’un chauvinisme anachronique et bien mal placé et d’une irritabilité incongrue. Il parait d’ailleurs que depuis quelques années, WD rencontre des difficultés à la sortie de ses films, en butte à des contestations de minorités diverses qui peinent à se faire une place au soleil, s’offusquant de ce que tel ou tel personnage les doublent plus ou moins. Qu’elles marchent à l’ombre…

 

 Publié le jeudi 1 décembre 2016.

 



[1] Pour le peuple polynésien, Maui est une figure légendaire qui créa les archipels du Pacifique en faisant émerger les îles de la mer.