Moïse, coupable d'homophobie.

   La cour d'appel de Paris a confirmé mercredi 2 novembre la condamnation de l'ex-présidente du Parti chrétien démocrate, Mme Christine Boutin, à 5.000 euros d'amende pour avoir dit que « l'homosexualité est une abomination ». Mme Boutin avait déjà été condamnée à cette peine le 18 décembre 2015 par le tribunal correctionnel de Paris pour « provocation publique à la haine ou à la violence », dont elle avait fait appel.

   Les jugements rendus contre Mme Boutin.

   Ces jugements, tant en première instance qu’en appel, s’appuient sur une déclaration de Mme Christine Boutin au trimestriel « Charles » du 2 avril 2015 : « Je n’ai jamais condamné un homosexuel. Jamais. Ce n’est pas possible. L’homosexualité est une abomination. Mais pas la personne » à propos de son ancien conseiller en communication, homosexuel reconnu.

     Le 3 novembre 1998, lors du débat sur le PACS, Mme Christine Boutin se fait remarquer en brandissant un livre épais dans l'hémicycle pendant les débats : il s’agit tout simplement de la Bible.

   Son avocat, lors du jugement d’appel déclare in fine : « Votre décision aura des conséquences énormes sur la liberté d'expression. Si vous suivez les réquisitions du procureur, alors il faut saisir la Bible ».

   Voyons donc ce que disent les textes bibliques.

   Les paroles de la Bible consacrées à l’homosexualité sont peu nombreuses, mais tout à fait claires. La Bible interdit catégoriquement l’homosexualité, qui est une forme pervertie de la sexualité, tout en considérant la sexualité normale instaurée par Dieu Lui-même comme une importante sphère de la vie.

   Voici les références des textes. : Genèse   ch.  1, vers 27-28 ; ch.  9, vers 1-7 ; ch.  18, vers 20-22 ; ch.  19, vers 1-25 ; Lévitique, ch.  18, vers 22-25 ; ch. 20, vers 13 ; Juges, ch. 19, vers 22 ; 1 Pierre, ch. 4, vers 1-5 ; Romains, ch., vers 21-28 ; 1 Corinthiens, ch. 6, vers 9-10 ; Galates, ch. 5, vers 16-24 ; 1 Timothée, ch. 1, vers 9-10.

   L’un d'entre va plus particulièrement retenir notre attention, parce qu'il est par ailleurs célèbre (et qu'il fait le titre du dernier roman de Sade). C’est celui de Genèse, ch. 9, vers 1-25. Il s’agit de la destruction de Sodome et Gomorrhe[1]. Ce qui frappe dans ce texte, en dehors du châtiment terrible que Dieu réserve à ces villes perverses, ce sont les versets 5 à 8 : « (5) Où sont les hommes qui sont venus chez toi cette nuit ? Amène-les-nous pour que nous en abusions. (6) Lot sortit vers eux à l'entrée et, ayant fermé la porte derrière lui, (7) il dit : Je vous en supplie, mes frères, ne commettez pas le mal ! (8) Écoutez : j'ai deux filles qui sont encore vierges, je vais vous les amener : faites-leur ce qui vous semble bon, mais, pour ces hommes, ne leur faites rien, puisqu'ils sont entrés sous l'ombre de mon toit ».

   Texte repris en Juges, ch.19, vers 22 : « Pendant qu'ils se réconfortaient, voici que des gens de la ville, des vauriens, s'attroupèrent autour de la maison et, frappant à la porte à coups redoublés, ils dirent au vieillard, maître de la maison : " Fais sortir l'homme qui est venu chez toi, que nous le connaissions. " ».

   D’abord les « hommes » qui sont invités par Loth sont en fait les anges destructeurs des deux cités. Ce que ne savent pas les « vauriens qui s’attroupent autour de sa maison ». Mais il est clair que les habitants de Sodome veulent en « abuser » (Genèse 9,5), les « connaître » (Juges 19,22) c’est-à-dire « avoir avec eux des relations charnelles » (sens biblique du verbe connaître rappelé par le dictionnaire Robert)[2]. En cela, ils ne dérogent pas à leur perversité naturelle, celle qui leur vaut la colère de Dieu.

  Qu’en est-il dans le monde juif de l’époque ? Selon Patrick Banon, Tabous et interdits, Acte Sud (2012), sous le règne de Roboam, fils de Salomon, les textes rapportent que la prostitution masculine était officielle dans le pays. En fait, l'hostilité et les préjugés du judaïsme face aux pratiques liées à l'homosexualité pourraient s'expliquer par leur lien avec des rituels liés au paganisme et la prostitution sacrée.

   Néanmoins les textes bibliques évoquent aussi la tendre amitié qui unit le deuxième roi d'Israël David à Jonathan, fils de Saul : « Or il advint que l'âme de Jonathan se lia à l'âme de David et que Jonathan l'aima comme lui-même » (Samuel I, 18, 1). Après la mort de ce dernier au combat, David se plaint : « Je suis en détresse à cause de toi, mon frère Jonathan, tu m'étais très cher, ton amour était pour moi plus merveilleux que l'amour des femmes » (Samuel II, 1, 26). Mais ces lignes ne confirment ou n'infirment pas un caractère homosexuel de la relation, d’où l’absence d’une quelconque condamnation par le prophète Samuel. Les pratiques homosexuelles semblent pourtant bien avoir existé dans l'antiquité d'Israël comme le rapporte l'historien Juif Flavius Josèphe en parlant des religieux Zélotes révolutionnaires lors de la résistance désespérée de Jérusalem assiégée par les Romains[3].

   Mais, si on retourne aux textes de l’Ancienne Alliance, …

   La condamnation est sans appel.

   Lévitique, ch. 20, vers 13 : « L'homme qui couche avec un homme comme on couche avec une femme : c'est une abomination qu'ils ont tous deux commise, ils devront mourir, leur sang retombera sur eux[4] ».

   C’est plus clair encore en Romains, ch. 1, vers 21-28, particulièrement ici, en retenant les versets qui rendent compte de l'architecture du raisonnement paulinien : « (21) puisque, ayant connu Dieu, ils ne lui ont pas rendu comme à un Dieu gloire ou actions de grâces, mais ils ont perdu le sens dans leurs raisonnements et leur cœur inintelligent s'est enténébré (…) ; (24) Aussi Dieu les a-t-il livrés selon les convoitises de leur cœur à une impureté où ils avilissent eux-mêmes leurs propres corps ; (26) Aussi Dieu les a-t-il livrés à des passions avilissantes : car leurs femmes ont échangé les rapports naturels pour des rapports contre nature ; (27) pareillement les hommes, délaissant l'usage naturel de la femme, ont brûlé de désir les uns pour les autres, perpétrant l'infamie d'homme à homme et recevant en leurs personnes l'inévitable salaire de leur égarement.

   En d’autres termes, les hommes se sont perdus en se détournant volontairement de Dieu qui, en conséquence de leur folie, ne les retient pas dans la dépravation[5], mais ils paieront le salaire de leur égarement.

   On retrouve une formule semblable dans le Coran : « Quoi !  De tout l’univers aux garçons vous allez, délaissant ce que Dieu a créé pour vous en vos épouses ?  Ô peuple de transgression ! » (Coran 26:165-166)[6].

   Le caractère gnostique de l'épître de Paul aux Romains en ce sens que le corps est ici objet de péché, et même la cause du péché, ce qui est dans les épîtres de Paul un thème récurrent, n’efface nullement la dimension fondamentale de responsabilité de l’homme dans son péché : c’est parce qu’il endurcit son cœur, c’est parce qu’il  a « changé la gloire du Dieu incorruptible contre une représentation, simple image d'hommes corruptibles, d'oiseaux, de quadrupèdes, de reptile » (id., vers. 23) que l’homme, délaissé par Dieu – la théologie appelle cela l’état de déréliction - , tombe dans les perversions charnelles les plus extrêmes et donc, nécessairement, qu’il « recevra en sa personne l'inévitable salaire de son égarement ». En termes simples, il sera damné. La justice de l’Ancien Régime traduisait cela en condamnant les « sodomites » au bûcher. Le Marquis de Sade et son valet Latour en savaient quelque chose, eux qui furent condamnés pour ce crime dans l'affaire des prostituées de Marseille en juin 1772, et brûlés en effigie, faute de corps, le 12 septembre 1772, sur la place des Prêcheurs à Aix en Provence.

   Dans l'antiquité grecque et romaine, si on considère la pratique de l’éphébie ou que l’on lit le Satyricon de Pétrone, on comprend que les pratiques homosexuelles étaient connues mais pas aussi courantes qu’on le dit encore aujourd’hui, car l’éphébie ne suppose pas a priori un aspect homosexuel dans sa démarche pédagogique, et cela reste chez les Romains une pratique marginale, si ce n’est décadent comme Pétrone le sous-entend. Chez les Hébreux, les textes bibliques nous le montrent, l’homosexualité est surtout une affaire d’étrangers, de gens qui ne relèvent pas de la tradition abrahamique et qui ignorent le décalogue mosaïque, bref qui ne connaissent pas la loi de Dieu.

   On ne refait pas, d’un trait de plume, trois mille ans d’histoire et quoiqu’en ait pu penser Mme Taubira, ce n’est pas une loi qui changera la civilisation.

   Ce qui gêne dans l’affaire Boutin.

   Ce qui gêne donc, dans l’affaire Boutin, c’est que cette ancienne Ministre du Logement et de la Ville dans le gouvernement Fillon, M. Sarkozy étant Président de la République, c’est qu’elle a été condamnée en citant la Bible, et plus exactement Lévitique[7], chapitre 18, verset 22 : « Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme. C'est une abomination [8]». Et Moïse de prévoir une peine exemplaire pour les « transgresseurs[9] » : « Le pays est devenu impur, j'ai sanctionné sa faute et le pays a dû vomir ses habitants » (id., verset 25).

   La deuxième gêne vient d’un oubli manifeste, celui de l’oubli de deux des articles de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, les articles 10 et 11 :

   Art. 10. Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi.

   Art. 11. La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi.

   Le jugement opposé à Mme Boutin évoque une « provocation publique à la haine ou à la violence », ce qui est manifestement excessif et hors de propos, à moins de reprocher à Moïse lui-même de vomir ceux qui transgressent la Parole de Dieu. Moyennant quoi, les deux premières propositions des articles 10 et 11 affirmant le droit à l’expression de sa pensée sont passées par perte et profit. La loi n’est aujourd'hui que l’excuse du politiquement correct.

   Mais cela n’a pas empêché M. Frédéric Mitterrand de parler de l'homosexualité comme d’une « catastrophe » dans son récent livre Mes regrets sont mes remords[10]. Ni M. Pierre Palmade de confier dans l’émission Les incontournables sur Europe 1 (12 novembre) qu’il est « triste d’être homosexuel ».

   Troisième et dernier souci. Et non des moindres, c'est qu’avec la multiplication actuelle des « n-phobies » et donc des textes qui criminalisent leur utilisation tant privée que publique, on va finir par ne plus rien pouvoir dire ou écrire, sinon de risquer de se retrouver devant le juge parce qu’on aura offensé la sensibilité quelques-uns, au mépris de tous les autres… Pauvres chéris !

   Ainsi M. François Billot de Lochner peut écrire[11] : « La dictature de la pensée et de son expression fait désormais partie de notre vie quotidienne. L'utilisation du mot « phobie » est une arme de destruction massive, puisqu’elle interdit tout débat serein et équilibré sur les dogmes du politiquement correct. Il est donc fondamental que les lois liberticides qui se sont succédées depuis 1973 soient abrogées en 2017. L'on peut toujours rêver… »

 

Publié le vendredi 28 novembre 2016.

 

 

 

 

 



[1] Selon l’archéologue Steve Collins de l’université Trinity, Sodome se trouverait sur l’actuel site archéologique de Tall el-Hammam (Jordanie), situé dans le sud de la vallée du Jourdain à 13 kilomètres au nord de la mer Morte.

[2] En hébreu, « connaître » se dit « iada » qui signifie bien « avoir des relations sexuelles ».

[3] Flavius Josèphe, Guerre Juive, IV, IX, traduction Pierre Savinel, p. 403-404, Collection « Arguments » (1977).

[4] Ils seront lapidés.

[5] Romains, 1, vers 28 : Dieu les a livrés à leur esprit sans jugement, pour faire ce qui ne convient pas.

[6] Le Coran, traduction de Jacques Berque, p. 398.

[7] Troisième des cinq livres de la Torah (le Pentateuque des Chrétiens), que la tradition attribue à Moïse.

[8] Trad. Bible de Jérusalem.

[9] Terme coranique.

[10] Mais aussi une « chance »… Le livre de M. Mitterrand est publié chez Robert Laffont.