"Judas est-il en Enfer?" Une lecture de...

Judas est-il en enfer ?

Abbé Guy Pagès

 1ère édition : 2007, chez FX de Guibert (François Xavier de…), Dijon.

2ème édition : 2017, chez Dominique Martin Morin. Poitiers.

 

            Le livre comprend cinq parties :

  1. Quelques rappels : l’auteur reprend rapidement quelques notions fondamentales de la foi, nécessaires à la compréhension des parties suivantes.
  2. Critique de la pensée de Hans Urs von Balthasar. Hans Urs von Balthasar, (1905 - 1988) est un prêtre catholique et théologien suisse du diocèse de Coire. Pagès met en cause principalement deux ouvrages de Balthasar : Espérer pour tous (1988) et L'enfer, une question (1991). Dans « Espérer pour tous », le théologien suisse défend l’idée que l’enfer n’est pas une réponse automatique à une vie déréglée car la miséricorde divine vaut pour toutes ses créatures humaines et non pour quelques-unes seulement.
  3. Judas, un disciple comme un autre ? Réponse à Hans-Joseph Klauck. H-J Klauck, prêtre franciscain, est né en 1946 à Trèves en Allemagne, mais vit actuellement aux USA, à Chicago où il a enseigné à l’Université de 2001 à 2016. Pagès remet en question son ouvrage sur Judas, Judas, un disciple de Jésus, éditions du Cerf, Paris, 2006. S’appuyant autant sur les textes évangéliques que les apocryphes chrétiens comme l’Évangile de Judas par exemple, Klauck défend l’idée que, finalement, on ne sait pas grand-chose de Judas et qu’il se pourrait bien qu’il ait survécu au Christ pendant de longues années.
  4. Judas est damné. Selon l’Écriture, la Tradition ou le Magistère.
  5. Postface et supplique au Saint-Père.

            Sont ajoutées des annexes concernant autant des textes officiels de l’Église (Congrégation de la Doctrine et de la Foi) que des relations de Saints rapportant leurs visions de l’Enfer, comme Sainte Thérèse d’Avila ou Saint Jean Bosco.

            Qu’en est-il de la réalité de l’Enfer, selon l’Abbé Pagès ?

            Le dogme de l’Enfer – car c’est en effet un article de foi comme le rappelle le « Catéchisme de l’Église Catholique » (articles 1033 à 1037) : « L’enseignement de l’Église affirme l’existence de l’Enfer et son éternité » (art. 1035) – n’a pas bonne presse dans le monde d’aujourd’hui où la pensée hédoniste et la parole libérée, et pas seulement la parole, portent haut la dragée. À tel point, comme le note l’abbé Pagès, l’Église de nos paroisses a purement et simplement abandonné la prédication de l’enfer, ce qui ne répond nullement, à ses yeux, au magistère de l’Église en cette matière.

            Dans notre monde, occidental en tout cas, où les valeurs judéo-chrétiennes tombent en désuétude, où l’égoïsme narcissique prend peu à peu la place de la solidarité familiale et du sens du groupe clanique, où le désir subjugue la raison, parler de l’Enfer relève d’un casus belli. Une véritable provocation pour un monde où « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ».

             Aussi bien l’abbé Pagès consacre-t-il un gros chapitre à ce concept fondamental à ses yeux. Et ce d’autant plus que, finalement, c’est la clef de voûte de son ouvrage : « Judas est-il en Enfer ? ». Il est bien question, dans la littérature païenne de lieux infernaux où séjournent les âmes des morts. Chez les grecs, par exemple, le royaume d’Hadès se partageait entre quatre lieux : les Champs Élysées ou « Îles des bienheureux » où les héros et les gens vertueux goûtent le repos après leur mort, le Pré de l’Asphodèle qui est l'endroit commun des défunts où les esprits mènent une existence substantielle, les Champs du Châtiment où souffrent les âmes mauvaises qui subissent d'interminables tortures et le Tartare où sont punis éternellement les dieux et demi-dieux déchus et les tyrans. Mais il s’agit là de mythologie, c’est-à-dire au mieux d’une description poétique qui n’a pas d’autre portée que celle que la tradition littéraire antique veut bien lui conférer.

            Toute différente l'affirmation de l’Enfer dans les textes évangéliques. Mais d’abord, tout simplement dans le Credo : « Est descendu aux enfers » nous dit le Symbole des Apôtres[1] – mais pas celui du Concile de Nicée…-. « Le séjour des morts où le Christ mort est descendu, l’Écriture l’appelle les enfers, le Shéol ou l’Hadès parce que ceux qui s’y trouvent sont privés de la vision de Dieu » précise le Catéchisme de l’Église Catholique en son § 633 ; et, un peu plus loin : « Jésus n’est pas descendu aux enfers pour y délivrer les damnés ni pour détruire l’enfer de la damnation mais pour libérer les justes qui l’avaient précédé ».  C’est ce passage du Christ dans les enfers qui, lorsqu’il en revient à l’occasion de ce mouvement libérateur des Justes qui y séjournaient, permet de parler aujourd'hui au singulier de cet antique séjour des morts : l’Enfer.

            L’abbé Pagès invoque ici les passages de l’Écriture qui attestent de la réalité de l’enfer. Ainsi : « Et si ta main est pour toi une occasion de chute, coupe-la. Mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie éternelle que de t’en aller dans la géhenne[2] avec tes deux mains, là où le feu ne s’éteint pas » (Marc, III, 43) ; « C'est là qu'il y aura des pleurs et des grincements de dents, quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob, et tous les prophètes, dans le royaume de Dieu, et que vous serez jetés dehors » (Luc, XIII, 28). Et les deux en même temps : « ils les jetteront dans la fournaise ardente, où il y aura des pleurs et des grincements de dents » (Matthieu, XIII 42).

            La question que tous se posent, et que notre auteur n’élude pas, est de savoir qui ira en Enfer et qui héritera du Royaume. Ainsi présentée d'ailleurs, cela semble l’affaire d’une loterie… Ceux pourtant qui se souviennent de leurs cours de littérature pendant leurs années de lycée doivent avoir entendu qu’André Gide a écrit un récit romanesque portant ce titre en 1909 : « La Porte étroite ». Mais là s’arrête l’analogie car le texte évangélique (Luc, XIII 24) clame sans appel : « Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite. Car, je vous le dis, beaucoup chercheront à entrer, et ne le pourront pas ». Et l'étroitesse de ladite porte se confirme dans la révélation tragique que nous donne l’abbé Pagès p. 55 : « nous allons tous en enfer ». Il s’appuie sur la parole christique en Luc XIX 10 : « Je suis venu chercher et sauver ce qui était perdu ». Cela tient notamment au fait que « nous sommes tous solidaires du premier péché, le péché originel qui, à travers la nature humaine, affecte toute l’humanité » (p. 54).

            Quel rôle alors joue l’Espérance, la deuxième des vertus théologales, celles qui doivent guider les hommes dans leur rapport au monde et à Dieu ? « L’objet de la vertu d’espérance chrétienne, écrit l’abbé Pagès, est double, absolu et relatif, selon qu’il vise Dieu qui se donne, ou bien ce qui nous est nécessaire pour l’obtenir » (p. 27). Comme l'acquisition du deuxième point s’annonce difficile à obtenir, la notion de mérite accompagne la vertu d’espérance, cette dernière s'étirant entre le désir du Ciel et la peur de l’Enfer mais, évidemment, avec une nette propension pour le Ciel. Reste que cette espérance n’est pas vaine si nous désirons du fond de notre cœur être unis à Dieu, nous comptant ainsi parmi le peu d’élus malgré le grand nombre d’appelés (cf. Matthieu, XXII 14) : « puisque le Christ est mort pour toi et que tu as reçu son salut, Dieu veut que tu espères être du nombre des élus, si petit soit-il, qui que tu sois, quoique tu aies fait » (p. 113).

            Hans Urs von Balthazar, au contraire, dans ce souci d’une « espérance pour tous », s'appuyant sur un passage de l'épître paulinienne adressée à Tite : « … la grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes » pense que la justice divine étant subordonnée à sa miséricorde, l’homme peut espérer à juste titre le salut de son âme sauf en cas de péché mortel, évidemment. La critique particulièrement pointue que l’abbé Pagès porte contre le théologien suisse ne lui laisse guère de répit : le magistère ecclésial condamne, si l’on peut dire, cette thèse balthazarienne qui va à l’encontre de l'enseignement évangélique, et notamment cette parole, sans appel possible, que nous avons déjà citée : « Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite. Car, je vous le dis, beaucoup chercheront à entrer, et ne le pourront pas » (Luc, XIII 24).

       Quelques questions.

             Les thèses de l’abbé Guy Pagès font du dogme de l’Enfer une nécessité contemporaine de la pastorale de l’Église de France. Dogme « négligé » pour des raisons démagogiques, il n’en reste pas moins nécessaire pour bien comprendre les références évangéliques au salut. Cependant une telle insistance sur une notion si limite et qui aurait tendance à accréditer l’idée que pour Dieu, la Justice passe avant la Miséricorde repose sur une conception du péché originel fataliste et le risque de voir dans le baptême un sacrement a minima.

            I. Dans les annexes à son ouvrage, l’auteur nous donne plusieurs « témoignages » de saints qui ont, parait-il, eu des visions de l’Enfer : Thérèse d’Avila, Jean Bosco ou Brigitte de Suède. Force est de constater que comme compendium d’horreurs, toute plus épouvantables les unes que les autres, Sainte Brigitte gagne le premier prix. Mais il faut sans doute faire la part de l’imaginaire de l’époque, que le peintre Jérôme Bosch saura si bien traduire avec ses pinceaux, qui donnent facilement dans les diableries et autres fables horrifiques propres à perdre le sommeil pour longtemps. Nous voudrions ben croire que l’abbé Pagès ne leur accorde de crédit que pour leur dimension historique puisqu’il nous donne le texte suivant, p. 235 : « En ce qui concerne les conditions de l’homme après la mort, le danger des représentations imaginatives et arbitraires est particulièrement à redouter car leurs excès peut entrer pour une grande part dans les difficultés que rencontre souvent la foi chrétienne » (Note de la Congrégation de la Doctrine de la Foi sur la Vie éternelle et l’Au-delà, Rome, 17 mai 1979)

           À noter encore, au compte des mises en suspicion, en page 282, l’étrange marchandage supposé entre Dieu et l’ange gardien de Sainte Brigitte : l’Éternel propose à l’ange trois formes de « miséricorde » qui n’en sont guère finalement, puisque si la première conduit en enfer, les deux autres passent par le purgatoire au prix de tribulations, tant du corps que de l’âme, en ce monde dont, finalement, personne ne voudrait : autre forme du dolorisme vanté par une église peu éclairée, celle qui tentait par des moyens mal appropriés de répondre aux assurances prétentieuses du scientisme du 19e siècle. Offrir ses souffrances à Dieu comme le disait Marthe Robin ? Mais pouvait-elle, couchée sur son lit de douleurs depuis décembre 1918 [3], lui offrir autre chose ?

            II. Le « péché originel », faute mythique commise par nos parents « originels » a des conséquences autant pour eux et surtout, que pour leur descendance, c’est-à-dire finalement nous, l’humanité dans son ensemble, désastreuses : la peine d’un labeur inachevé parce que inachevable, la douleur liée à la maladie et au chagrin, la mort inéluctable d’êtres privés de l’éternité divine, l'irréversibilité du temps donc de l'histoire enfin illustré dans le texte par l’impossibilité pour nos parents peccamineux de retourner dans le jardin d’Éden : « Et Yahweh Dieu le fit sortir du jardin d'Éden, pour qu'il cultivât la terre d'où il avait été pris. Et il chassa l'homme, et il mit à l'orient du jardin d'Éden les Chérubins et la flamme de l'épée tournoyante, pour garder le chemin de l'arbre de vie » (Genèse III 23-24).

           Que nous dit le magistère sur cette affaire ? « Tout le genre humain est en Adam comme l’unique corps d’un homme unique. Par cette "unité du genre humain" tous les hommes sont impliqués dans le péché d’Adam, comme tous sont impliqués dans la justice du Christ… En cédant au tentateur, Adam et Ève commettent un péché personnel, mais ce péché affecte la nature humaine qu’ils vont transmettre dans un état déchu » nous dit le Catéchisme de l’Église catholique en son article 404.  Le baptême, dans cette économie du péché originel, a donc une fonction rédemptrice fondamentale et majeure : «…En ceux qui ont été régénérés [ par le Baptême] il ne demeure rien qui les empêcherait d’entrer dans le Royaume de Dieu, ni le péché d’Adam, ni le péché personnel, ni les suites du péché, dont la plus grave est la séparation de Dieu » (id. art. 1263). Sauf que : « dans le baptisé, certaines conséquences temporelles du péché demeurent cependant, telles les souffrances, la maladie, la mort, ou les fragilités inhérentes à la vie comme les faiblesses de caractère, etc., ainsi qu’une inclination au péché que la Tradition appelle la concupiscence » (id. art. 1264).

         Somme toute, si le péché originel, dans sa dimension historique, s’efface dans le baptême, ses conséquences existentielles demeurent : « les souffrances, la maladie, la mort, ou les fragilités inhérentes à la vie…. ainsi que l’inclination au péché ».

          C’est bien là ce qui fait question : peut-on reprocher à l’homme les conséquences néfastes d’une nature qu’il n’a pas demandée ? Ne lit-on pas dans le Deutéronome : « Les pères ne seront pas mis à mort pour les enfants, et les enfants ne seront pas mis à mort pour les pères ; chacun sera mis à mort pour son péché » (XXIV 16) ; et chez Ézéchiel, XVIII, 20 : « Celui qui a péché, c’est lui qui mourra ! Le fils ne portera pas la faute de son père, ni le père, la faute de son fils : la justice sera la part du juste, la méchanceté, celle du méchant » ?

        En d’autres termes, suis-je responsable d’une faute que je ne pouvais pas ne pas commettre compte-tenu d’une essence marquée originellement par la finitude,  dont Leibniz fait l’une des trois formes ontologiques du mal ? Autre forme du destin tragique des classiques : deviens ce que tu es. Que vaut alors la liberté humaine si les dés sont pipés, comme dans l'exemple des « miséricordes » de Sainte Brigitte ?

             En guise de conclusion.

         À l’évidence, la mise sous le boisseau du dogme de l’Enfer ne sert pas la cause des Chrétiens. Mais connaître la nocivité du tabac empêche-t-il les gens de fumer ? À tout le moins, le jansénisme rampant du père Pagès fait passer la justice de Dieu devant sa miséricorde. Il constate d’ailleurs, pp. 229-230 que certains lui reprochent de « prêcher le retour d’une pastorale de la peur », tant il est vrai qu’on peut lire plus avant, citant Saint Alphonse de Liguori : « le Seigneur a menacé d’un supplice éternel quiconque refuse de l’aimer afin que ceux qui ne l’aiment pas de leur bon gré l’aiment au moins de force, par peur de l’Enfer »[1], l’Enfer devant être finalement pour beaucoup un « efficace stimulant à aimer Dieu » (p. 71).  Qu’est-ce alors à dire, sinon que « si l’Enfer a été voulu pour glorifier Dieu… cela ne signifie pas pour autant que le péché était nécessaire à la réalisation du plan de Dieu » (p. 70). Comprenne qui pourra : « il appartient sans doute à l’esprit d’enfance spirituelle à qui seul le paradis est promis de comprendre que la créature ne peut pas tout comprendre » (id.). Référence salutaire au mystère quand l’esprit butte sur une difficulté… Mais c’est aussi faire peu de cas de ce que l’abbé Pagès nous avait dit plus haut, l’une des causes de la damnation étant l’ignorance, se référant alors à l’apôtre Paul (p. 65).

       Au contraire, l’abbé Pagès veut se faire l’apôtre d’une « pastorale du salut » Nous craignons que ce soit finalement une pastorale du salut par la peur.   



[1] On sait quel crédit Kant accordait aux morales de l’intérêt, ce qui vaut autant ici pour une foi fondée, à ce qu’il semble, elle aussi sur l'intérêt.

      

                                                                    

 Publié le samedi 24 février 2018.

 

 

 

 

                                                             

 

           

           

           

           

 

 

 



[1] « C’est en lui qu’il s’en alla même prêcher aux esprits en prison » (I Pierre, III, 19)

[2] Le Guei Hinnom, en grec Géenna, est une vallée étroite et profonde située au sud et au sud-Ouest de Jérusalem. Longtemps lieu de cultes idolâtres dont l'un comprenait la pratique d'infanticides rituels dans le feu, c’est sous le règne de Josias que la vallée sert de dépotoir, des feux brûlant continuellement pour maintenir les déchets à un niveau bas. C’est le cas encore au temps de Jésus. Comme le feu « purificateur » y est constamment entretenu, la métaphore se comprend aisément.

[3] Marthe Robin, née le 13 mars 1902 à Châteauneuf-de-Galaure (Drôme) et morte dans la même ville le 6 février 1981, est une mystique catholique française, fondatrice des Foyers de Charité, connue pour des phénomènes tels que des visions religieuses, des stigmates et l'inédie à partir de 1930 (inédie : nom donné à la supposition qu'une personne pourrait vivre sans se nourrir, voire sans boire) que lui attribuent divers témoins de son époque.