"Robespierre, la fabrication d'un monstre" de J.-C. Martin

Robespierre au cinéma...

     Nous venons d'achever la lecture d’une nouvelle biographie de Robespierre, celle écrite par l’historien, spécialiste de la Révolution française, M. Jean-Clément Martin, « Robespierre, la fabrication d’un monstre », publié chez Perrin (Paris, 2016).

      Robespierre tient dans notre conscience nationale une place de premier rang, au même titre que Charlemagne, Louis XIV, Napoléon, Clémenceau ou Charles De Gaulle. Mais sans doute aussi à un autre titre, que celui d’avoir marqué profondément son époque : celui d’avoir toujours, aujourd’hui, en cette deuxième décennie du 21e siècle, un sens politique parce que, aux yeux de beaucoup de nos compatriotes, Robespierre serait un homme de gauche, un socialiste pour sûr mais certainement pas un communiste parce qu’il restait profondément attaché à la propriété privée. Quoi qu’il en soit, sa présence contemporaine dans notre mémoire témoigne de l'importance du rôle qu’il a joué dans la Révolution et qu’il continue d’incarner de nos jours.

     Aussi le travail de Jean-Clément Martin s’inscrit-il dans cette optique mais avec la volonté de faire une biographie du membre influent du Comité de Salut Public un peu différente de toutes celles que nous connaissons aujourd’hui.

     Le titre, en effet, peut prêter à confusion : « Robespierre, la fabrication d’une monstre » peut s’entendre de deux façons. L’une laissera entendre que Maximilien Robespierre, avocat au barreau d’Arras, est devenu peu à peu l'incorruptible, froid et calculateur, qui a envoyé des milliers de personnes à la guillotine pour satisfaire son désir du pouvoir absolu. L’autre au contraire, et c’est la piste suivie ma Jean-Clément Martin, fait de Robespierre un homme épris de justice, ce qu’il témoignait déjà dans ses plaidoiries de jeune avocat, grand lecteur de Rousseau, sans doute idéaliste donc exigeant, tant pour les autres que pour lui-même, ayant pour seul souci, le bien de la jeune République.

     C’est cette dernière attitude qui fit croire à certains que l’homme, aussi écouté au Club des Jacobins qu’il le fut pendant les trois législatures de la Révolution, voulait imposer la dictature. Rien de cela dans la tête de Maximilien, mais on le fit croire et ses amis devenus ennemis n’eurent guère de difficultés à faire accepter leur opinion quand la Terreur qu’ils avaient tous, nous disons bien tous, pas seulement Robespierre, installée faisait maintenant planer sur leurs têtes la sombre menace du rasoir national. En se débarrassant de Robespierre le 9 thermidor An II (27 juillet 1794), ils se débarrassaient d’une menace, celle d’un dictateur dans leurs rêves, mais pas dans les faits. On pourrait ainsi presque dire que la fin de l’Incorruptible est le fruit d’un malentendu…

    Jean-Clément Martin montre dans son livre combien Maximilien Robespierre est un homme sincère, intègre, vivant chez les Duplay d’une existence quasi monacale, justifiant ainsi le surnom que l’Histoire lui a conservé : l’Incorruptible, celui qu’on ne corrompt ni par l'argent, ni par le pouvoir, ni par les femmes. On ne lui connaît en effet aucune aventure sentimentale.

     Mais ce qui étonne encore plus le lecteur, c’est que Jean-Clément Martin montre un Robespierre plutôt effacé par rapport au rôle que la mémoire populaire lui accorde. Évidemment, Robespierre est un orateur, un grand orateur, présent dans les trois assemblées de la Révolution. Quand il prend la parole, c’est pour rappeler les exigences, les devoirs de la Révolution puis de la République. La mort du Roi n’est pas celle d’un homme, si « royal » soit-il, coupable de trahison aussi, mais le geste nécessaire pour que la République se fonde enfin. Aussi bien semble-t-il se désintéresser plus ou moins des sautes d’humeurs de la population parisienne, et c’est d’autant plus surprenant que l’on peut dire que le pouvoir politique de la Révolution se trouve légitimé par la rue.

     Tout se passe donc comme si la réputation de Robespierre, la réputation historique et mémorielle, était usurpée. Robespierre, et là-dessus Jean-Clément Martin a parfaitement raison, n’est pas le seul responsable de la Terreur, de la Petite comme de la Grande. Elle fut votée par le Comité de Salut public, acceptée par la Convention, certes théorisée par Robespierre et sans aucun doute, mise en forme juridiquement parlant, par l’Incorruptible. Mais elle fut décidée par une dizaine d'hommes, ceux du Comité de Salut public (dont les plus célèbres sont : Robespierre, Barère, Saint-Just, Carnot, Billaud-Varenne, Couthon, Lindet, Colld’Herbois, Prieur de la Marne), pour faire simple.

     Ainsi, portant un regard général sur la Révolution française vue à travers Maximilien Robespierre et sa fin tragique, qui ne fut pourtant pas celle d’un tyran, Jean-Clément Martin peut conclure : « il n’y eut ni énigme, ni transcendance, ni abomination démoniaque : simplement des jeux politiciens et des urgences politiques, des rivalités d’hommes et les contraintes d’un état en guerre » (P. 346).

 

 Publié le vendredi 12 aoûit 2016.