L'apprenti sorcier.

     Dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016, une tentative de coup d'État en Turquie a eu lieu principalement à Ankara et Istanbul. Elle a été commanditée par un « Conseil de la paix dans le pays », une faction des Forces armées turques que le gouvernement turc accuse d'être liée à Fethullah Gülen, un iman réfugié aux États-Unis depuis 1999. Mais elle ne dure que six heures…

Vous avez dit « coup d’état » ?

     La Turquie est habituée aux coups d’état et aux putschs. Depuis le coup d'État de 1960, la Turquie a connu trois autres putschs en 1971, 1980 et 1997. Mais c’est la première tentative de putsch qui échoue. Ce qui laisse à ce ratage une impression bizarre. Qu’on en juge.

     Le coup d’État a été très court – moins de 6 heures -. Durant l’opération, aucun responsable politique du régime d’Erdogan ni aucun haut responsable de l’Administration n’a été inquiété par les putschistes. Seul a été arrêté le commandant en chef de l’armée. Les chars qui sont entrés dans Ankara n’étaient pas appuyés par de l’infanterie et de facto ne représentaient aucune menace pour la ville. Cependant, un certain nombre d’attaques aériennes – huit – sont répertoriées, mais malgré les relatifs dégâts matériels, sans portée politique significative.

     Enfin, dans la même nuit du 15 au 16 juillet, Erdogan revient à Istanbul et fait une conférence de presse au cours de laquelle il annonce l'échec du putsch. Le parlement se réunit le lendemain.

     Le bilan officiel serait, selon le premier ministre turc, Binali Yildirim, de 265 morts, dont 114 loyalistes, et 1440 blessés.

     Ce qui surprend encore dans cette affaire, c’est l’amateurisme des putschistes : non seulement ils n’ont arrêté aucun dignitaire du régime – quand on ourdit un tel complot, on assure ses arrières en décapitant le régime que l’on veut déchoir -, mais ils ne sont pas plus assurés du soutien des autres armes – forces aériennes et navales, forces spéciales, gendarmerie -. Tout se passe comme si une clique d’aventuriers avait tenté de braquer la banque centrale d’Ankara (s’il y en a une) ou quelque chose du même genre…

     Voici donc les conclusions que tire Djordje Kuzmanovic sur le blog de Médiapart[1] : « En conclusion, pour ma part il s’agit d’un faux coup d’État orchestré par Erdogan, l’AKP et les durs du régime. Cela lui permettra de relancer son projet de modification constitutionnelle telle qu’il le rêve depuis longtemps mais ne parvient pas à réaliser en raison des résultats électoraux du HDP[2] lors des deux scrutins législatifs ».

Adieu, l’Europe.

     Que cherche en fait Erdogan ? Se débarrasser de son opposition, réelle – le HDP – ou supposée – les prétendus disciples de l’iman exilé, Fethullah Gülen qui, soit dit en passant, a déclaré ne rien avoir à faire avec ce semblant de coup d’état. D’ailleurs, entre nous, on le voit mal comploter contre son sulfureux ex-ami, à plusieurs milliers de kilomètres d’Ankara, et à partir d’un état, celui des USA qui, jusqu’à maintenant, était plutôt bienveillant avec le sultan d’Istanbul.

     Cependant, cela risque de changer . Car l’ampleur de la répression passe du vulgaire règlement de compte au nettoyage au karcher bien connu de l’un de nos anciens chefs d’état. En une bonne semaine, Iznogoud s’est débarrassé de plusieurs dizaines milliers de prétendus partisans de Gülen, autant dans l’armée, dans la justice, l'éducation ou la communication. Erdogan ne fait pas dans le détail, à un tel point que cela a fini par inquiéter les États-Unis et l’Union européenne. « Mêlez-vous de vos affaires » leur a rétorqué sèchement Iznogoud.

     Justement, ce sont bien leurs affaires. D'une par parce qu’il devient évident que ce coup d’état opportun sert de prétexte à notre apprenti sorcier pour faire place nette, au moment où il veut devenir calife à la place du calife, c'est-à-dire se tailler une constitution sur mesure qui lui permettrait de régner en maitre quasi absolu sur la Turquie en instaurant un régime présidentiel.

     D’autre part, parce que ce putsch truqué, permettrait à notre homme non seulement de passer pour un défenseur de la démocratie, ce qui sera bien utile tant aux yeux des Américains que des Européens, mais ce qui n’est pas, et pour faire oublier aussi la honteuse guerre civile qu’il mène contre les Kurdes, syriens ou turcs, ainsi que son jeu double avec Daesh.

La Sublime Porte restera à celle de l’Europe.

     Regardez les deux images que nous avons présentées sur cette page. En haut, une affiche qui est sur les murs d’Ankara et la plupart des cités turques aujourd’hui, qui nous présente un portrait d’Erdogan comme s’il ne devait rien d’autre à lui-même que lui-même, et en bas de ce texte, une autre affiche à la gloire de Staline laissant entendre que le dictateur hérite en droite ligne de Marx, d’Engels et de Lénine, excusez du peu.

     Au fond, c’est la même, avec la même idée : je suis le meilleur. Tous les dictateurs se ressemblent.

     On n’a pas besoin d’un régime dictatorial dans l’Union européenne. Après tout, si la Turquie veut des liens privilégiés avec l’UE, cela se conçoit et se discute. Mais pas plus. Certainement pas.

 

Publié le dimanche 31 juillet 2016.