« Bis repetitas placent ».

     « Ce qui est répété, redemandé plaît. » Formule latine bien connue dont nous redonnons ici la traduction, au cas où… Mais la répétition n’a pas d’autre fonction que de reprendre, à l’identique, ce qui a déjà été fait ou dit. « Répéter » ou « reprendre » nous renvoient l’un comme l’autre à un passé, souvent lointain se cachant alors derrière le mot « tradition » pour éviter les ciseaux de la discussion ou le couperet du refus pour passéisme. Il se cache – pour mieux paraître - derrière la tradition ecclésiale comme répétition du verbe évangélique, considéré dans cette seule éventualité : transmission de la parole christique, sans commentaire disgracieux ou hérétique. Esprits chagrins s’abstenir !

 

Le psychodrame de 2005.

 

     L’île d’Uvea (îles Wallis) vit donc une « repetitas placent », remake de la situation connue en 2005. Souvenez-vous, à cette époque, en octobre 2005, un conflit dur, parti d’une affaire judiciaire mal comprise, opposait les partisans du roi en fonction à cette époque, Lavelua Tomasi Kulimoetoke, décédé quelques années plus tard dans ses fonctions, et les partisans d'une rénovation du système statutaire de 1961. Il faut dire que les partisans du Lavelua n’y étaient pas allés par quatre chemins : ils avaient demandé le départ du Juge du Tribunal d’Instance de Mata-Utu, du Préfet et la dissolution de l’Assemblé territoriale, considérant à époque comme le cadet de leurs soucis les conseillers de l’île sœur de Futuna… C’est une habitude d’ailleurs, à Wallis, d’oublier assez souvent que cette collectivité territoriale se nomme « Collectivité d’Outre-mer de Wallis-et-Futuna »… Bis repetitas placent, ici aussi.

     De ce pronunciamiento, raté, d’octobre 2005 s’ensuivit une partition de l’île entre les partisans du Palais et ceux dit de la Rénovation, ou « rénovateurs », donc une double chefferie : doublement des ministres, des « faipules » (« préfets » du Lavelua) de districts –paroisses – et des chefs de village. Mais pas deux rois. Notons que l’État, finalement, ayant fait amende honorable, d'autres diront ayant baissé la culotte, ne rémunérera que la chefferie officielle, celle du palais. L’autre, celle des rénovateurs, en sera de sa poche.

     Il y a bien eu, ici ou là, des tentatives de rapprochement, plus ou moins réussies, des retrouvailles vécues intensément dans tel ou tel village. Mais la zizanie s’était trop installée dans les esprits pour battre retraite si légèrement. Le mal était fait, il restera au fond des consciences wallisiennes comme une infection endémique, dont l'éradication semble bien aujourd'hui réfractaire à toute thérapeutique. À moins que, mais cela est une autre affaire… Un électrochoc peut-être.

 

Mieux qu’en 2005 : deux rois…

 

     Cette fois-ci, en 2016, Uvea a fait mieux. Ce qui n’avait pu se concrétiser en 2005 et dans les mois qui ont suivi, ruinant ainsi chez beaucoup les espoirs d’un changement socio-économique en profondeur et, finalement, déconsidérant du même coup le clan rénovateur, vient d’occuper le devant de la scène wallisienne. Dans le genre mélodramatique, cette fois-ci, ils ont font fait pas mal du tout.

     Il faut dire qu’ils y ont mis de la volonté, qu’ils y ont consacré de solides efforts, qu’ils se sont délibérément livrés à la plus résolue des discordes. C’est que, aujourd’hui, à l’heure de cette publication, nous avons deux rois, deux « Lavelua » : d’une part, le roi Lavelua Ma’utamakia Vaimu’a HALAGAHU, dit « roi du nord » et, d’autre part, le roi Lavelua Takumasiva Aisake KANIMOA, dit « roi de Hahake » ou « du centre ». 

     En bonne logique, le premier nommé devrait être le seul Lavelua officiel, et ce pour deux raisons. La première est que devait succéder aux deux trois précédents, originaires du district central de Hahake, un roi issu de la paroisse du nord. Tel était le deal que feu Tomasi Kulimoetoke, aliki issu du centre et premier ministre de la reine déchue de l’époque, la reine Amélia, avait passé avec les alikis – nobles et familles royales - du nord de l’île. Ce qui ne fut pas respecté par le successeur de Tomasi, mais bien par celui qui aujourd’hui est présenté comme roi légitime de Wallis, du moins par ses partisans. La seconde raison veut que la chefferie du Lavelua Halagahu soit effectivement héritière en droite ligne des chefferies des deux rois précédents. De ces deux points de vue, le Lavelua nordiste devait être celui de tout le royaume d’Uvea.

     Que nenni ! C’est finalement sur le Lavelua Takumasiva Aisake KANIMOA – le « roi de Hahake » - que l’Administration supérieure a jeté son dévolu. Ce n'est pas une question de légitimité coutumière, sinon il n’y aurait pas eu de problème, on vient de le voir, mais une question de justice, et même de droit commun, au sens républicain de l’expression. En effet, fin novembre 2015, l’aéroport international de Wallis-et-Futuna, situé dans le district de Hihifo, au nord de l’île d’Uvea, a été bloqué par plusieurs personnes, dont des personnalités coutumières – à savoir un « faipule » (préfet royal), trois ministres et deux chefs de village -. Et qui retrouve-t-on aujourd’hui à la tête royale de l’île d’Uvea ? Le faipule Halagahu devenu roi et les trois ministres – dont M. Pasilite Hensen - de l’ancien roi déchu (Kapeliele Faupala, destitué le 2 septembre 2014) devenus les ministres du « roi du nord ».

     Pour avoir mis en danger la sécurité du territoire pendant près de dix jours, pour avoir risqué l’asphyxie de ce même territoire en bloquant l’un de ses deux moyens physiques de communication extérieure, les principaux responsables ont été convoqués par la justice suite à une plainte déposée en ce sens par l’Administration. Pour l’État, il n’était donc pas question de tolérer à la tête de la royauté insulaire des personnes qui avaient maille à partir avec le droit républicain, et ce même si les motifs du mouvement d'humeur des coutumiers du nord ne se situaient pas sur ce terrain. Voir sur cette question notre publication ici : Intempestive VIII, http://www.imprecateur.com/428387403.

 

Et deux Chefferies !

 

     Où en est donc maintenant de royaume bicéphale d’Uvea ? Mieux qu’en 2005 : deux rois et deux chefferies, deux ministères et dans de nombreux villages deux chefs de village, sauf que, cette fois-ci la situation s’est inversée par rapport à 2005 : ce sont les contestataires du centre – puisque les familles royales n’ont pas pu s’entendre au moment opportun – qui ont emporté le morceau. On conçoit aisément que l’État se soit engagé sur cette voie, compte-tenu de la situation juridique de la chefferie du nord.

     Mais ce qui nous gêne le plus dans cette affaire, c’est que la plus grande partie de nos concitoyens uvéens semble s’accommoder de la situation.

     Nous y voyons là une importante leçon : ce n’est pas la chefferie, n’importe laquelle, qui réglera les problèmes socio-économiques de l’île, et au-delà de tout le territoire. Qu’il y ait un, deux ou trois Lavelua, et donc une ou deux ou trois « grandes » et « petites »[1] chefferies, cela ne changera pas à ce que nous avons déjà appelé ailleurs la « chronique d’un déclin annoncé ».

     L’économie des deux îles est en déshérence depuis 1961, date de la mise en œuvre du statut du Territoire. En réalité, le système social et économique de cette collectivité ultramarine repose sur l’assistanat bienveillant de l’État, et l’absence totale d’entreprises créatrices de plus-values. À un tel point, pour donner un exemple précis, que le territoire a été incapable de finaliser le projet d’un port de pêche en eaux profondes proposé par le FED[2] dans les années 2000.

     Occasions manquées…

     Aujourd’hui, les wallisiens et les futuniens l’ont compris : ils prennent l’avion !

     Vive la République !  

 

Publié le jeudi 4 août 2016.                  

                                  

 



[1] Dans le royaume d’Uvea – îles Wallis – on appelle « grande chefferie » celle qui constitue le gouvernement du Lavelua, et « petite chefferie » celle composé des chefs de village.

[2] FED : Fond Européen de Développement. Qui est-ce qui a dit que l’UE ne servait à rien ?