Lettre ouverte à M. Michel ONFRAY.

Lettre ouverte à M. Michel ONFRAY[1].

     Cher Collègue,

     Lorsque j’ai acquis votre dernier ouvrage, Penser l’Islam (chez Grasset, mars 2016), je m’attendais à un développement du chapitre que vous consacrez déjà à cette religion dans votre Traité d’athéologie, mais il n’en est rien.

Vos deux Thèses.

     En réalité, vous nous proposez d’aborder l’Islam en tant que forme culturelle bien délimitée, à la fois religieuse et politique, à laquelle vous attribuez une identité spatio-temporelle, le Moyen-Orient et, pour ce qui nous occupe hélas aujourd’hui, le nord de l’Irak et de la Syrie, c’est-à-dire « l’état islamique » ou « DAESH », dont vous faites, soit dit en passant, un état à part entière : « une trêve pourrait être signée entre l’État islamique et la France… » dites-vous page147.

     Si je vous ai bien lu, votre réflexion, sous forme d’interview, prend deux directions. L’une propose de partager, si je puis me permettre, le Coran en deux parties : d’une part le Coran de paix, d’autre part le Coran de guerre, vous appuyant pour cela sur les versets adéquats, de la même façon que l’on peut trouver dans les Évangiles des propos de même nature, ce qui me semble un peu excessif, mais passons.

     L’autre direction est celle de la politique étrangère de la France : son néocolonialisme, selon vous l’a poussée à de multiples interventions malheureuses au Moyen-Orient : en Irak, en "Lubie", au Mali même, et aujourd’hui à l'encontre de l’état islamique. Il ne faut donc pas s’étonner des retours de bâtons.

Les deux Corans.

     J’ai quelque peine, d’abord à vous suivre dans votre approche du Coran, ou plus exactement dans les conclusions que vous tirez de cette double lecture car, selon vous, selon que les uns portent leur attention sur les versets de paix comme « pas de contrainte ne matière de religion » - mais vous ne remarquez qu’il n’y a que cette sourate de ce type - , soit sur les sourates de guerre comme « Je jetterai l’épouvante au cœur de ceux qui dénient. Frappez-leur le haut du cou ; faites-leur sauter les doigts ».

     Vous dites à plusieurs reprises que toutes les actions (et pensées) des Musulmans sont en quelque sorte tiraillées entre ces deux extrêmes, à supposer que les Croyants du Prophète prennent ces citations au pied de la lettre. Car je ne vois guère comment ils peuvent faire autrement que de lire et comprendre au second degré les sourates les plus violentes du Livre, sinon le texte est sans cohérence.

     Par contre si, en effet, on s’en tient à une lecture littérale du Coran, ce que justement font les salafistes, ce sont hélas les sourates belliqueuses qui emportent la conviction du lecteur vu, que dans ce registre guerre-paix elles sont de loin les plus nombreuses. Dès lors, pour ce point, la messe est dite : les « islamistes », si on appelle ainsi les rigoristes musulmans, dévient leur texte sacré pour satisfaire leurs ambitions politiques[2].

 

La prétendue politique néo-coloniale de la France.

 

     Votre seconde thèse repose sur le reproche que vous faites à la France de sa politique étrangère au Moyen-Orient, politique néocolonialiste et interventionniste, dites-vous. C’est votre droit le plus strict, mais je crois que vous êtes un peu injuste ou trop rapide dans votre jugement.

     Vous savez comme moi que l’opération « Tempête du Désert » a été justifiée par l’invasion, en vue de son annexion, du Koweït par l’Irak, opération menée par les États-Unis dans le cadre d'une coalition internationale – trente-quatre États - missionnée par les Nations unies, du 17 janvier au 28 février 1991. Oui, la France en faisait partie. Et à juste titre. Il est vrai que nous protégions, comme les États-Unis, notre approvisionnement en pétrole. Mais en quoi cela serait-il coupable ? Il y avait dans cette affaire à la fois un problème de droit et un problème économique. Dont acte.

     Quant à notre intervention au Mali, elle est due à la demande du président du Mali par intérim, le Tchad étant d’abord venu au secours du Mali, puis la France qui a, pour cette opération, sollicitée l'accord de l'ONU (Opération Serval). Et vous n’êtes pas sans avoir que L’AQMI, banche africaine d’Al Queida, n’avait pas d’autre but de conquérir la moitié nord du Mali pour s’approprier les mines d’uranium de ce pays et ainsi acquérir une manne financière pour ses opérations extérieures. Le Djihad, comme l'oumma, a vocation à l’universalisme.

     Évidemment votre lecture des différents attentats qui ont frappé la France depuis 2012 – près de 900 morts et blessés tout de même – s’appuie sur le principe que vous évoquez p. 165 : « intervenir dans les affaires d’un état rend possible que cet état intervienne dans nos affaires ». En dehors du fait que je ne suis pas du tout certain que l’Histoire vous donne raison sur ce point, vous énoncez cet apophtegme en vue de la justification de votre seconde thèse : il y a bien un « État Islamique » et il faut discuter avec lui.

Un « état islamique" » ?

     C’est là que le bât blesse une seconde fois. Je me souviens qu’à l'apparition de cette entité territoriale et terroriste on entendrait de la part des politiques et des médias l’expression « état islamique auto-proclamé ». Page 157 de vote texte, vous réitérez une équivoque qui traverse tout votre livre : on parlerait de DAESH en lieu et place d’ « État islamique » pour éviter justement cette seconde expression, infondée cependant en droit comme en fait, alors qu’il s’agit de la même entité. Et vous introduisez une assertion : « l’islam n’a rien à voir avec la politique » alors que non seulement, vous avez dit le contraire p. 73 : « le Coran ne sépare jamais l’Islam et la politique » mais, pour tous les spécialistes de l’Islam, la première caractéristique de l’Islam est bien la rencontre a priori, sur le même terrain, de la foi musulmane et de la politique.

     Dès lors, on a quelque difficulté à comprendre votre proposition politique, censée résoudre le problème des attentats islamistes en métropole : « Une trêve pourrait être signée entre l’État islamique et la France pour que son armée dormante sur notre territoire dépose les armes » (P. 147).

     Cela suppose qu’il y ait bien un « état islamique », ce qui n’est pas le cas, ni de fait, ni de droit. De fait parce qu’il s’est installé illégalement et par la force sur des portions d’États pré-existants depuis 2012, nord de l’Irak et de la Syrie, et de droit parce qu’il n’est reconnu par aucune instance internationale, et même par aucun état arabe.

     Et pour cause : c’est une association, avatar d’Al Queida, de terroristes islamistes d’obédience sunnite salafiste dont les premières victimes d’ailleurs sont des musulmans irakiens, syriens et chrétiens, coptes syriaques ou égyptiens.

     Pour le reste, qui allongerait mon texte au-delà des limites que la forme littéraire de « lettre » permet, je laisse l’histoire juger de vos assertions. Je crains fort cependant qu'elle ne vous ait déjà donné tort : attentats islamistes hier en Espagne – vous l'avez oublié – et aujourd’hui en Belgique aussi et même en Allemagne. Demain chez nous encore et ailleurs sans aucun doute.

     Je partage cependant votre idée : il y a bien un choc de civilisations. Mais j’en suis convaincu :  « ils » n'auront ni Paris, ni Rome.

     Je vous prie de croire, Cher Collègue, en l’expression de mes respectueux sentiments.

 

 

Publié le dimanche 24 juillet 2016.

                                                 

 

 

           

 



[1] Que vous ne lirez sans doute jamais, mais cela n’a aucune importance.

[2] À cet égard, vous écrivez page 73 : « le Coran ne sépare jamais l’Islam et la politique, la religion et l’état », et page 134 : « Il n’y a rien à dire ou à redire contre un islam vécu de manière intime, personnelle, subjective. Quand il devient politique, il n’est plus une affaire entre soi et soi, mais une affaire entre soi et les autres », ce qui suppose donc une nette distinction entre l'islam et la politique…