Démocratie et illusion

     Nous venons de lire dans Le Figaro du 1er juillet un article de M. IVAN RIOUFOL intitulé : « Brexit : victoire de l’indésirable démocratie » qui n’est pas sans rappeler, la gouaille en moins, celui de Mme Élisabeth Levy, lu dans « Causeur » du 24 juin : « Yes, we can ». Et de quelques autres du même tonneau.

     L’argumentaire en est simple : le référendum voulu par Cameron exprime une réelle volonté démocratique et son résultat témoigne de sa réalité factuelle, par contre-coup du souhait clairement exprimé par 52% des suffrages de quitter la Communauté européenne. L’expression populaire ne saurait donc se voir déniée : « c’est une révolution pour toute l’Europe que le Brexit a lancée, en permettant aux Anglais de retrouver leur souveraineté afin de maîtriser leur destin » écrit M. RIOUFOL.

     Le seul problème, mais il est de taille, c’est ce que cette consultation populaire s’égara sur des sentiers peu amènes. La campagne électorale s’appuya sur des contre-vérités, voire des inepties, tant du côté de M. Nigel Farage que de celui de M. Boris Johnson. À telle enseigne que ces arguments populistes – n’en déplaisent aux thuriféraires de la « démocratie retrouvée – apparurent rapidement, dès le 24 juin, comme de simples propos verbeux, si véhéments furent-ils.

     On s’aperçut aussi que la chose, suivre le résultat de la consultation populaire du 23 juin en quittant La Communauté Européenne, ne serait pas chose aussi aisée : facile à dire, difficile à faire. Et particulièrement risquée. On s’aperçut encore que l’affaire se joua autour de certains malentendus plutôt fâcheux. Ainsi en est-il du problème de l’immigration, pas vraiment neuf pour ces Britanniques qui ont conservé des liens très forts avec leur ancien Empire et sans doute exagéré pour un pays que ses frontières maritimes protègent plus sûrement des étrangers indésirables que celles, terrestres, de leurs collègues continentaux. La « jungle » de Calais n’est pas en Angleterre, que nous sachions. Ainsi en est-il encore de la cotisation insupportable et outrageante, selon Farage, que les Anglais paieraient à Bruxelles, mais qui ne représente que 0,23% de son PNB.

     Et là la surprise de taille nous laisse pantois, dès la gueule de bois oubliée, parce qu’aucun des leaders pro-Brexit n’a pensé à la préparation du pays à sa sortie de l’UE.  La pièce alors se joue en trois actes.

  • Acte I : Cameron quitte la scène : le résultat le désavouant, il en tire les conséquences, il démissionne de son poste de premier ministre.
  • Acte II : l’Ecosse et l’Irlande du Nord ruent fortement dans les brancards.
  • Acte III : Les deux têtes de file des pro-Brexit font machine arrière ; Farage reconnaît que reverser 350 millions d’euros par semaine, un des thèmes de sa campagne, au National Health Service est une pure illusion. Non, la question de l’immigration ne se réduira pas de façon drastique du jour au lendemain, et sans doute jamais. Quant à Boris Johnson, qui jouait au cricket le lendemain du référendum, il renonce tout simplement à remplacer Cameron aux 10 Dowding Street, puisqu’il ne veut pas prendre la tête du parti des Conservateurs.

     Du jamais vu ! Et si cela ne prend pas en dérision le vote de 52% des Britanniques du 23 juin, c’est quoi ? Est-ce que la démocratie peut devenir une commedia dell’arte ? Tous les propos saluant l‘expérience démocratique du 23 juin de nos voisins grands-bretons tombent donc en quenouille, et ce grâce aux deux chefs de file des partisans du « out », le populiste Farage et le bouffon Johnson.

Post-scriptum.

Comme, en leur temps, les communistes italiens ont pu voter massivement pour Berlusconi, certains Britanniques ont marqué, tout simplement un but contre leur camp. 

En Grande-Bretagne, ce sont peut-être les autorités locales des Cornouailles qui nous ont donné le premier exemple −et le plus illustratif− d’un but contre leur camp : 56,5% de ceux qui ont voté dans ce comté du Sud de l’Angleterre ont choisi le Brexit, ce qui signifie que ceux qui tiennent à rompre avec l’Europe y sont plus nombreux que la moyenne du Royaume-Uni. Mais l’ivresse de la victoire n’a pas duré. Le matin même de l’annonce du résultat favorable à la sortie de l’Union européenne, le conseil de Cornouailles a lancé à l’UE un appel pressant, lui demandant de garantir la pérennité du versement annuel de 60 millions de livres qu’il en reçoit depuis dix ans.

Info recueillie ici: http://www.slate.fr/story/120409/brexit-stalingrad-italien-berlusconi-communistes#xtor=RSS-2

 

Publié le vendredi 1 juillet 2016, modifié le 2.