Brexit: les leçons de l'histoire

     Depuis que le Royaume Uni a décidé de sortir de l’Union européenne, on n’en finit pas de trouver sur le net une nouvelle, mais sans doute éphémère, anglomanie. Non seulement, on a droit à des titres dans la langue de Shakespeare comme « Yes, we can », « See EU later » ou tout simplement « Cheers », mais aussi à des « leçons » de démocratie : pour un peu, les seuls véritables démocrates seraient nos amis d’outre-manche qui ont su poser la bonne question et y répondre convenablement. Comme le dit sans ambages Élisabeth Lévy, « Ils ont osé… pourquoi ça n’arrive pas chez nous des trucs pareils, on a une grande gueule, mais quand faut se jeter du haut du plongeoir, il n’y a plus personne ». Plus sobrement, Maxime Tandonnet constate que « les dirigeants du Royaume-Uni, qui croient en la démocratie, ont pris le risque de poser la question au peuple. Au fond les Britanniques se sont exprimés au nom de l'ensemble des peuples européens » (Le Figaro, 24 juin).

43 ans en arrière

     Rappelons d’abord que le Royaume uni rejoignit la Communauté européenne le 1er janvier 1973 en même temps que le Danemark et l’Irlande, Georges Pompidou étant alors Président de la République française. On a peut-être oublié qu’en 1975, le premier ministre de Sa Gracieuse Majesté, Harold Wilson, avait organisé un référendum sur le maintien du Royaume-Uni dans la Communauté européenne le 5 juin, auquel les Britanniques répondirent favorablement à plus de 67 %des suffrages exprimés.

     Que s’est-il passé ? Ce n’est sans doute pas pour des raisons financières car si le Royaume uni cotisait au niveau de 11 342 Millions d’euros au budget de l’UE, il recevait 6,4 milliards en retour.  Il était donc en déficit de 5 milliards qui ne pesaient pourtant que 0,23% de son PNB, et ce d’autant moins que le Royaume uni avait négocié et obtenu un substantiel rabais de sa cotisation dans les années 80.

     Est-ce alors l'aveuglement des élites politiques  qui depuis le début des années 1990 et l'adoption du traité de Maastricht, tiennent toujours le même discours : plus d'Europe, c'est-à-dire plus de fédéralisme, plus de bureaucratie bruxelloise, plus de majorité qualifiée, plus de directives et de règlements, plus de sanctions de la cour de justice ? Il faudrait donc comprendre ce vote comme un acte de refus des diktats de la Commission de Bruxelles et la condamnation du mépris permanent affiché par ses technocrates sur des populations exaspérées. Va alors défiler une théorie de propos bien assis, allant de la gouaille populiste de Lévy : « peu m’importe que les Britanniques aient eu raison ou tort. Ils ont eu le culot d’envoyer au diable les gens convenables » ou d’un Jacques Sapir : « un électorat populaire et ouvrier s’est soulevé contre des élites autoproclamées et les journalistes à leur solde », à la phraséologie « mélenchoniste » d’un Jean-Paul Brighelli qui refuse « l’Europe que nous ont concoctée les grands argentiers et les banquiers — une pure Europe financière, conçue pour que les riches soient plus riches et les pauvres plus pauvres, parce qu’il faut bien prendre l’argent quelque art ».

Psychodrame à la britannique.

     Un tel délire logorrhéique montre à quel point le choix de 52 % des Britanniques ce 23 juin fait question.  C’est donc pourquoi leur décision « répond sans doute à une pulsion profonde, mais n’en paraît pas moins largement irrationnelle. Ils ont opéré un virage à 180 degrés par rapport à leurs priorités traditionnelles, celles de leur héritage thatchérien, le libre-échange, la libéralisation des flux migratoires (pour faire baisser le coût du travail) et l’adhésion de la Turquie (pour tuer l’Europe fédérale). Tout ça pour s’affranchir de contraintes imaginaires, puisqu’ils ne sont membres ni de la zone euro, ni de l’espace Schengen, ni de l’Europe sociale, ni de l’espace de liberté et de justice » pourrait momentanément conclure Jean-Louis Borlanges[1] (Le Figaro, 25 juin 2016).

La conférence de presse de Gaulle du 14 janvier 1963.

     Il y a pourtant une raison que tout le monde oublie. Dans une de ces conférences de presse dont le Général de Gaulle avait le secret, celle du 14 janvier 1963, le Président de la République donna clairement les raisons pour lesquelles il ne voyait pas le Royaume Uni devenir le septième pays du Marché Commun. Laissons-lui la parole : « Le traité de Rome a été conclu entre six États continentaux. Des États qui économiquement parlant sont, on peut le dire, de même nature… D'ailleurs ils sont contigus et ils s'interpénètrent, ils se prolongent les uns les autres par leurs communications, Et ils marchent d'une façon fort analogue. … Et puis, ils sont solidaires, ils se sentent solidaires. Au point de vue, d'abord de la conscience qu'ils ont de détenir ensemble une part importante des sources de notre civilisation. Et aussi quant à leur sécurité, parce qu'ils sont des continentaux… Alors il a été psychologiquement et matériellement possible de faire une communauté économique des six…Enfin, l'Angleterre a demandé à son tour à y entrer mais suivant ses propres conditions. Cela pose sans aucun doute à chacun des six États et ça pose à l'Angleterre des problèmes d'une très grande dimension. L'Angleterre, en effet elle, est insulaire. Elle est maritime. La nature, la structure qui sont propres à l'Angleterre diffèrent profondément de celle des continentaux. Comment faire pour que l'Angleterre telle qu'elle vit, telle qu'elle produit, telle qu'elle échange, soit incorporée au Marché commun tel qu'il a été conçu et tel qu'il fonctionne ».

     En d’autres termes, les six pays du Marché commun de 1963 sont des continentaux alors que le Royaume uni est une île, avec tout ce que cela implique : l’Angleterre est toujours tournée vers ce qui fut son empire et subventionne à force son agriculture : le Marché commun, comme son nom l’indique, est au contraire d’abord recentré sur les six nations qui le composent, et ce avec des règles et des pratiques qui sont priori incompatibles avec celles du Royaume Uni. Le Général de Gaulle en a clairement tiré les conséquences.

    Le 23 juin, les Britanniques n’ont pas su se déprendre des phantasmes de leur empire perdu et raisonné en insulaires égotistes.

 

 

 

 



[1] Jean-Louis Bourlanges, né le 13 juillet 1946, est un homme politique et essayiste français. Proche de Jean Charbonnel, il est ancien député européen et vice-président de l'Union pour la démocratie française (UDF).