Le puritanisme français postmoderne

Marc Chagall, "Lachute de l'ange".

     Lors du siège de Constantinople le 29 mai 1453, alors que les turcs s'apprêtaient à entrer dans la ville, les religieux byzantins étaient occupés à discuter de la question théologique du « sexe des anges », ce qui facilita d’autant la prise de Constantinople. Cet épisode a également donné naissance à l'expression « querelle byzantine ».

     Notre époque postmoderne a cependant, à ce qu’il semble, résolu la question. En multipliant les formes de réduction des différences sexuées, tant dans la vie au quotidien que dans le droit et même la langue, on aboutit à une forme de la théorie - ?- angélique asexuée qui, en passant dans les faits sous forme d’idéologie – c’est-à-dire sans fondement expérimental, au sens épistémologique du terme.

     Dans l’état actuel des choses, la déconstruction sociétale orchestrée par les thuriféraires de la désexualisation se joue en trois temps, comme la valse de Johann Strauss, mais sans le bonheur de la Vienne de l’époque. D’abord la loi « Taubira » et ses entours comme ses sous-entendus et ses prérequis. Puis l’ « idéologie du genre » dont l’égérie officielle n’est autre que l'actuel ministre de l’Éducation nationale, Mme Najat Vallaud-Belkacem.  Enfin la tentative de réforme de certains usages linguistiques dans l'administration françaises et services associés, initiée par le Haut-Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (sic !). 

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     Rappelons d’abord que la loi n° 2013-404 ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe, dite du « mariage pour tous », date du 17 mai 2013 et stipule en son article 143 : «   Le mariage est contracté par deux personnes de sexe différent ou de même sexe ». C’est tout, peu et beaucoup à la fois, et bien plus qu’on ne pense.

     Pour Mme Taubira, le mariage civil instauré par la Constituante en 1791 s’inscrit dans une authentique philosophie républicaine symboliquement désignée par la devise de notre République : « Liberté, Égalité, Fraternité ». Et c’est bien dans cet esprit que « le gouvernement a décidé d’ouvrir aux couples de même sexe » l’institution du mariage telle qu’elle est présentée dans notre Code civil aujourd’hui.

     L’idéologie du genre constitue le deuxième pas de notre danse. En quelques mots, cette idéologie – puisqu’elle n’a aucune assise scientifique – veut que les différences sexuées marquées par les usages sociaux comme la tenue vestimentaire, la gestuelle ou les pratiques linguistiques et qui distinguent, quasi naturellement, le féminin du masculin, ne soient que le produit historique d’une société donnée, hic et nunc. « Le genre est le système de normes hiérarchisées et hiérarchisantes de masculinité/féminité. Ces normes sont différentes, construites en opposition, et valables dans une culture donnée, à une époque donnée. Ce système produit des inégalités entre les femmes et les hommes » nous dit un texte produit par le Haut-Conseil à l’Égalité entre les Femmes et les Hommes en novembre 2015.

     On se souvient de la phrase, extraite du « Deuxième sexe » de Simone de Beauvoir : « on ne naît pas femme, on le devient ». « La grande sartreuse » comme l’appelait Boris Vian veut dire ici que l’inégalité homme/femme est culturellement construite, et non naturelle. Au départ, la femme est l’égal des hommes, à la fois intellectuellement et physiquement. C’est l’homme, parce qu’il produit une idéologie de dominant, qu’il renvoie la femme à son altérité pour en faire un être inférieur, biologiquement et psychologiquement, en dépendance morale et économique au bout du compte, un être prisonnier de sa « minorité » comme aurait dit Kant. On a dit, à juste titre, que Simone de Beauvoir reprenait ici à son compte la dialectique du maître et de l’esclave de Hegel.

     D’une manière générale, les mouvements féministes reprendront cette thèse, qu’elles déclineront à l’envi et l’idéologie du genre que Vincent Peillon voulait un instant – alors que Najat Vallaud-Belkacem était ministre des Droits de la Femme – inscrire au programme de l’École élémentaire à travers les trop fameux « ABCD de l’égalité », projet qu’il dut bien vite retirer du circuit six mois plus tard, en est l’avatar contemporain.

     Notons au passage qu'après l'élection présidentielle de 2012, Mme Najat Vallaud-Belkacem a pris la responsabilité d’un nouveau ministère, « Ministère des Droits des femmes », et chargé une autre féministe convaincue et hargneuse, Caroline De Haas, notamment de la lutte contre les violences faites aux femmes. Pendant une année Caroline De Haas animera des séances de sensibilisation aux questions d'égalité hommes-femmes pour les ministres du gouvernement Ayrault. 

     Enfin, troisième et dernier pas, la plaquette publiée en 2015 par le HCEFH. Ce document d’une quarantaine de pages se donne pour objectif de guider la communication des différents services de l’État et des Collectivités territoriales à travers leurs documents publicitaires ou administratifs. Il s’agit, ni plus ni moins d’abandonner les distinctions sexuées de notre langue, en d’autre termes le féminin là où il ne s’impose pas de soi. Les auteurs de cet ouvrage –nous devrions écrire « auteures » - puisqu’il s’agit de deux femmes – préconisent d’utiliser des mots épicènes – « neutres », c’est-à-dire que leurs graphies ne laissent pas transparaître une sexualisation quelconque -, comme par exemple un/une « intermédiaire », ou bien de marquer le féminin comme dans les « député.e.s ». L’Académie française avait pourtant dit, dès 1984, que la distinction féminine/masculin n’avait aucune pertinence dans l’usage de la Langue, ces dames vingt ans après n’en eurent cure… 

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     Derrière tout cela se cache bien autre chose. Nous avons évoqué tout au début de notre propos la querelle théologique et byzantine sur le sexe des anges : masculin ? Féminin ? Androgyne ? L’entrée des Turcs dans Constantinople y mit brutalement un terme. Sainte-Sophie devint une mosquée... Pour couper court à cette discussion oiseuse (« discussion byzantine »), les théologiens contemporains disent que les anges sont en fait de purs esprits ; ils n’ont donc pas d’existence au sens humain que nous donnons à ce mot. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne peuvent pas prendre la forme d’un corps humain. Mais là n’est pas l’essence de leur réalité éthérée. Ils sont donc asexués, pour tout dire et en fin de compte.

     En quoi cela rejoint-il notre problème à propos de la distinction masculin/féminin, pardon : féminin/masculin ? Nous avons vu qu’elle semblait remise en cause dans la mesure où elle serait uniquement un produit de notre société : c’est le mâle dominant qui aurait imposé sa volonté à la femelle devenue soumise… Outre que l’histoire générale des Civilisations pourrait très bien invalider ce poncif – puisqu’il existe des sociétés matriarcales –, il serait aussi assez difficile de trouver dans la nature elle-même la confirmation de cette hypothèse farfelue.

     Mais là n’est pas tant la question que son présupposé : notre société, tout du moins celle voulue par les tenants du mono-sexisme, cherche à se redéfinir dans l’indifférenciation sexuelle. Ainsi en est-il du « mariage pour tous » pour lequel la différenciation sexuelle devient obsolète : quel que soit votre sexe, vous pouvez vous marier… avec un partenaire de votre sexe éventuellement ! Ainsi, si l’on croise dans la rue, un homme et une femme, deux hommes ou deux femmes, on peut supposer mariés ces trois couples. La différence sexuelle ne sera plus le critère sine qua non du mariage. Autrement dit, le sexe n’est plus un prérequis dans l’union matrimoniale mais le consentement des intéressés, ainsi que le comprend le Code civil.

     Seconde remarque non moins importante. Comme le note la philosophe Béatrice Levet dans son livre La Théorie du genre (Paris, Grasset, 2014), l’objectif inavoué mais bien visible est de séparer l’humain de son origine biologique, de sa naissance : que l’on naisse garçon ou fille, cela n’aurait finalement aucune importance puisque la société pourrait gommer cette différence. Mme Levet parle ici d’un « puritanisme moderne » dans la mesure où le sexe en lui-même est nié et la sexualité réduite à un ordre conventionnel et où même le fait biologique de la naissance pourrait disparaître derrière les fantasmes des promesses techniques contemporaines de reproduction.

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     Ainsi, le tour est joué. Et rares sont ceux qui n’y ont pas vu que du feu. La récente affaire Baupin et les protestations publiques de plusieurs femmes politiques dénonçant le harcèlement sexuel dont elles auraient été victimes et les femmes en général aussi, plus largement, renvoient en réalité à cette image d’un univers humain asexué, comme les anges, où les hommes ne pourraient plus regarder les femmes – au risque de se voir accusés de harcèlement sexuel…- parce qu’il n’y en aurait plus, et réciproquement. Surprenants – et prémonitoires ! - ces films de fiction où les hommes comme les femmes, non : les femmes comme les hommes – pardon - sont habillés (« habillé.e.s » re-pardon) exactement de la même façon. Évidemment, le clonage est le système ordinaire de la reproduction biologique de cette « humanité ».

     Nous ne saurions dire si les anges sont véritablement asexués ; nous laissons cela aux religieux de Constantinople qui préféraient disserter sur cette hypothèse plutôt que de donner la main à la défense de leur cité assiégée. Mais nous savons cependant une autre chose : les démons sont aussi des anges… Et cette civilisation que certains voudraient reconstruire à leur idée pourrait bien devenir le royaume de ces derniers.

 

Il n'avait pas encore pu saisir une cime,

Ni lever une fois son front démesuré.

Il s'enfonçait dans l'ombre et la brume, effaré,

Seul, et derrière lui, dans les nuits éternelles,

Tombaient plus lentement les plumes de ses ailes.

Il tombait foudroyé, morne silencieux,

Triste, la bouche ouverte et les pieds vers les cieux…

 

(Victor Hugo, La chute de Satan).

 

Publié le mercredi 8 juin 2016, modifié le 17.