La Bible, le Coran et la science de Maurice Bucaille.

   Nous venons de lire un livre bien étrange de Maurice BUCAILLE (1920-1998), médecin qui se spécialisa dans l’analyse des textes sacrés, et qui fut le médecin de famille du Roi Fayçal d’Arabie. Il semble qu’il se soit converti à l’Islam dans les années 70. Ce livre intitulé « La Bible, le Coran et la Science », publié en 1976 chez Seghers, réédité en 2006, se propose de relire les textes saints « à la lumière des connaissances modernes ».

   Évidemment, qui se serait douté du contraire, l’Ancien comme le Nouveau Testament supportent mal une lecture « scientifique » appuyée sur nos connaissances actuelles physiques, biologiques, géologiques, et le reste… Sans compter quelques incohérences logiques ou simplement de bon sens peu compatibles avec le sens commun. Ainsi, il semble assez facile de dire que le récit de la Genèse (Livre I essentiellement) ne supporte pas une analyse scientifique la plus simple qui soit, ce qui permet à BUCAILLE de conclure provisoirement : « Le récit… de la création apparaît comme une ingénieuse construction imaginative qui avait un objectif tout autre que celui de faire connaître la vérité » (P. 73). Il s’agit bien sûr de la « vérité » scientifique. Il en va de même pour les textes concernant le Déluge pour lesquels « les données historiques démontrent leur incompatibilité avec les connaissances modernes » (P. 83).

   BUCAILLE soumet le Nouveau Testament (Évangiles synoptiques surtout) à la même mesure, reprenant cette fois-ci des critiques que l’on trouve chez Alfred Loisy, mais aussi, dans un autre style, déjà chez le Curé MESLIER ou le baron D’HOLBACH. Ces critiques portent sur les incohérences d’un Évangile à l’autre, par exemple sur le fait que l’institution eucharistique ne se trouve pas dans l’Évangile de Jean.

   À l’inverse, si l’on peut dire, le Coran ne semble pas souffrir des mêmes défauts. Non seulement, le texte est déclaré par le docteur « authentique » - ce que l’on veut bien concéder (même si Mahomet était illettré…) compte tenu de la forte tradition orale à cette époque dans cette partie du monde et aussi de celui que Mahomet dictait à ses scribes ce qui lui avait été révélé par l’Ange au nom de Dieu. Mais, bizarrement, par exemple, le récit que le Coran fait de la création trouve aux yeux de notre auteur des grâces qu’il n’a pas reconnues au livre I de la Genèse, puisqu’il considère que le mot arabe que l’on traduit ordinairement par « jour » devrait plutôt l’être plutôt par « période », ce qui en termes de durée temporelle ne se comprend pas de même façon. Aussi, BUCAILLE tire-t-il de ses remarques sur le livre la conclusion suivante : « lorsque l’on confronte le texte coranique et les données modernes comment n’être pas impressionné par les précisions dont on ne peut supposer qu'elles aient émané de la pensée d’un homme qui vécut il y a près de quatorze siècles » (P. 295).

   Ce qui fait problème, dans le texte du royal médecin, c’est qu’il y a deux poids et deux mesures. Vite dit, la Bible a tous les défauts, le Coran toutes les qualités, ce qui ne surprend pas de la part d’un converti à l’Islam et dont le prosélytisme semble le souci majeur de son étude, avec la caution de nos sciences contemporaines bien sûr.

Il nous paraît d’abord fort exagéré, pour ne pas dire consternant, de lire les textes bibliques à travers une grille scientifique contemporaine. La Bible n’est ni un livre scientifique, ni un livre historique : elle parle en images (métaphores) comme le Christ s’exprimera en paraboles. Jadis, on apportait il est vrai quelque crédit à l’histoire de la Création, Il y a bien longtemps qu’on ne regarde plus la Genèse que comme une succession de mythes. Lui opposer donc nos connaissances scientifiques, c’est commettre tout simplement un anachronisme.

   De même, son approche des Évangiles n’est pas plus sérieuse. On sait depuis longtemps, avec Turmel et Loisy pour les exégètes plus récents, que les textes originaux ont subi des variations que l’on peut aujourd’hui, pour un lecteur attentif aisément reconnaître. Ainsi en est-il de la fameuse généalogie du Christ que l’on trouve à la fois chez Matthieu et chez Luc : elles ont manifestement été rajoutées aux textes originaux ultérieurement dans un but apologétique, sans souci aucun de vraisemblance.  Mais il paraît excessif d’opposer les textes évangéliques les uns aux autres alors qu’il conviendrait au contraire de considérer qu’ils se complètent entre eux : l’oubli de l’un étant rectifié par une précision de l’autre (cf. le problème de l’Ascension[1]).

   Quant au Coran, confirmé selon Bucaille par la science moderne, il semble bien téméraire, si ce n’est en affirmant que certains passages du texte fondateur de la foi musulmane relève d’une parole qui est plus qu’humaine (pp. 266, 288, 340). Voilà qui surprend de la part d’un « scientifique ».

 

   L’exégèse des textes sacrés demande beaucoup de « science » et encore plus de prudence. Ceux qui pratiquent cette discipline difficile savent par expérience qu'en dehors des connaissances spécialisées requises, il leur faut aussi se méfier, comme déjà Descartes le recommandait (première règle de la méthode), des préjugés et des idées reçues. BUCAIILE n’a pas respecté cette méthodologie.

 

 



[1] Discordance entre l’Évangile de Luc qui situe l’Ascension à la fin du récit de la Résurrection, selon BUCAILLE, et les Actes des Apôtres (dont la paternité est attribuée à Luc…) pour lesquels l’événement se place quarante jours plus tard. Il faut cependant noter que Luc rapporte en 24, 13-35, le célèbre récit des pèlerins d’Emmaüs, ce qui suppose que l’Ascension ne peut pas se situer au soir même de la Résurrection (cf. aussi Marc, 16, 12-13). D’ailleurs, si l’on revient au chapitre 24 de Luc, le texte ne dit pas expressément ce que lui fait dire le médecin royal, mais que Jésus s’est manifesté plusieurs fois après la résurrection : les disciples d’Emmaüs : Simon, les douze (onze…).