Un bouc émissaire au Lycée d'Etat de Wallis-et-Futuna

   Tout le monde sait à peu près ce qu’est un bouc émissaire : une personne sur laquelle on fait retomber les torts des autres. Le bouc émissaire est un individu innocent sur lequel va s’acharner un groupe social pour s’exonérer de sa propre faute ou masquer son échec. Souvent faible ou dans l’incapacité de se rebeller, la victime endosse sans protester la responsabilité collective qu’on lui impute, acceptant comme on dit de porter le chapeau. La locution bouc émissaire est une référence à la cérémonie juive de l'Expiation au cours de laquelle un bouc est symboliquement chargé de toutes les fautes et de tous les malheurs d'Israël, puis chassé dans le désert afin de détourner la malédiction divine. L'origine biblique se trouve dans le Lévitique chapitre 16, versets 7 à 10.

   On doit à René Girard d’avoir bien montré - Le bouc émissaire, 1982 - quel rôle joue, dans les sociétés humaines, autant de l’antiquité que de celles qui nous sont contemporaines, le bouc émissaire. Si on admet comme René Girard que la violence est au cœur de nos sociétés et, singulièrement au moment de ce qu’il appelle une crise sacrificielle,le rôle du bouc émissaire est de mettre fin à la violence qui menace la survie même du groupe en la dérivant vers un bouc émissaire : un prisonnier de guerre, un esclave, un infirme, un handicapé mental, un étranger, etc.

 

   La Collectivité territoriale de Wallis-et-Futuna n’échappe pas à ce cycle de la violence fondatrice manifestée par une crise sacrificielle et momentanément calmée par la cérémonie du bouc émissaire. En fait, depuis la crise institutionnelle de 2005, la société wallisienne de l’île d’Uvea n’est pas sortie de ses problèmes génériques. Incapable, quasi ontologiquement, d’évoluer vers une forme moderne de société, incapable de se constituer une économie ouverte, même à sa modeste dimension, littéralement figée dans une structure clanique du 19e siècle, elle va de crise en crise sans que la moindre solution puisse apparaître ici ou là, ne serait-ce que sous forme d’esquisse. Et cela devient de plus en plus inquiétant quand on sait à quelle vitesse le territoire se dépeuple aujourd’hui.

Aussi engendre-t-elle, inconsciemment certes mais bien réellement, au paroxysme de chaque période critique un bouc émissaire dont elle espère retrouver une relative sérénité. Même un roi fut récemment victime de cette crise sacrificielle. Aujourd’hui, c’est au tour de Mme Françoise SZENES, proviseure du Lycée d’État de cette Collectivité ultra-marine, de jouer, sans doute malgré qu’elle en eut, ce rôle mythique peu enviable. Quand on sait quelle en fut l’occasion, on ne peut pas éviter cette assimilation anthropologique.

   Mi 2015, des échanges musclés ont en effet eu lieu dans l’enceinte du Lycée d’État suite à une publication sur Facebook qui aurait particulièrement déplu à certains Étudiants. Certains parents, se sentant en leurs âmes et consciences quelque peu rappelés à leurs responsabilités familiales, n’ont sans aucun doute pas supporté cette remise en mémoire et ont donc retourné leur embarras sur la Proviseure, rendue responsable – bien qu’elle n’en put mais - de ces échauffourées estudiantines. Quelques semaines plus tard, un second conflit, d’une autre nature, mais sur le même lieu acheva de conforter cette micro-société insulaire dans l’idée de résoudre cette crise sacrificielle par le moyen du bouc émissaire, tout trouvé : la proviseure du lycée. Aussitôt dit, aussitôt fait : elle prit l’avion mi-décembre 2015, un aller simple pour Paris.

   René Girard, dans l’ouvrage sus-référé, ne dit pas que le sacrifice du bouc émissaire résout définitivement la crise sociale que le groupe traverse. Dans le texte biblique, c’est en effet tous les ans que la cérémonie évoquée dans le Lévitique se joue. C’est que le peuple hébreu, nation à la nuque raide dit encore le prophète, pèche beaucoup d’une année sur l’autre. Il est donc à peu près certain que la communauté scolaire des parents d’élèves du Lycée connaitra de nouvelles crises identitaires et donc aura besoin d’autres caprinés pour ses sacrifices rituels. Le prochain Proviseur a du souci à se faire…

   Nous croyons, quant à nous, que l’État pourrait bien sous peu siffler la fin de la partie et ainsi mettre un terme à la saga des boucs émissaires. D’abord parce que le dépeuplement du territoire aura une incidence fâcheuse sur les effectifs du Lycée, comme il en a déjà sur les Collèges des deux îles dont certains pourraient bien être bientôt fermés. Et aussi parce que si le Lycée devient ingouvernable, l’État ne le gouvernera plus : il le fermera à son tour. Et un bouc sera épargné…

Post scriptum (29/12/2015). Sur le site de la télévison locale, "Wallis 1ère", à l'adresse suivante: http://wallisfutuna.la1ere.fr/2015/12/27/lycee-d-etat-de-wallis-et-futuna-depart-definitif-de-la-proviseure-317827.html on trouvera un article consacré justement au départ inopiné de Mme SZENES. On notera le caractère surréaliste de la relation que cette page nous donne de ce dernier rebondissement dans la longue saga psychopathique de cet établissement secondaire local.