Ce que cache la chute d'un prêtre.

Connaissez-vous cette nouvelle fantastique d’Edgard Poe, « La chute de la maison Usher » ? Dans ce texte, considéré comme l’un des plus grands de son auteur, une maison finit par s’écrouler alors que ses deux occupants viennent de mourir. Vite dit, cela ne semble pas significatif mais quand on lit le texte traduit par Charles Baudelaire, on comprend vite que les deux maitres des lieux, Roderick Usher et sa sœur Madeline, victimes de leur hystérie, courent à leur perte dans le même temps que leur logis dont la maçonnerie se mêle à la végétation environnant le bâtiment.

Sur le plan symbolique, ce texte nous envoie d’une part à un univers ambigu où le matériel côtoie le vivant jusqu’à s’y fondre intimement, d’autre part à l’atmosphère névrotique d’une relation incestueuse sublimée. En d'autres termes, si l’on tente une synthèse risquée : le mélange des choses comme des genres conduit l’homme à sa perte.

C’est bien ce qui vient d’arriver au père Joseph Charamsa, ci-devant membre de la Congrégation pour la Doctrine de la foi – l’ancienne Inquisition…- qui a révélé publiquement dans les premiers jours d’octobre son homosexualité et, du même coup, qu’il avait un compagnon avec lequel il vivait à Barcelone. Et ce à la veille du Synode des Évêques sur la Famille, qui s’est tenu des 4 au 25 octobre 2015.

Le coup médiatique est évident : Charamsa révèle son orientation sexuelle à la veille de cette importante réunion ecclésiale pour choquer les consciences des bons pères, et au-delà - au moins - celle des chrétiens catholiques.  Et comme la position du Pape François s’assure mal dans ce monde incertain, le père polonais compte jouer de ces hésitations doctrinales pour forcer la main aux Évêques synodaux. Aussi use-t-il d’un argument surprenant : dans le clergé contemporain, il y aurait de nombreux prêtres « secrètement » homosexuels (sans doute s’appuie-t-il sur les nombreuses affaires de prêtres pédophiles qui ont secoué l’Église ces dernières années) et, dans une lettre adressée au Saint-Père en date du 3 octobre 2015, il invite du même coup « tous les cardinaux, évêques et curés homosexuels à avoir le courage de laisser cette Église insensible, injuste et violente ».

Trois choses sont à retenir dans cette sordide affaire.

La première est que le père Charamsa a renié les vœux qu’il avait prononcés le jour de son ordination : celui de chasteté et celui de célibat. Ces deux points ont jadis inspirés à Émile Zola un remarquable texte intitulé La faute de l’abbé Mouret (1875). De ce seul point de vue, il ne peut plus être prêtre et donc parler au nom de l’Église, même d’une Église marginalisée selon lui.

La deuxième nous montre que le père choisit un système de défense surprenant : il soupçonne tout simplement que les prêtres homosexuels sont bien plus nombreux qu’on pourrait le penser, que l’Église le sait et qu’elle l’ignore volontairement. Moyennant quoi il jette l'opprobre sur ses confrères, les dénigrant tous. Ce n’est pas gentil pour la grande majorité d’entre eux qui ignorent cette déviance sociale. Et c’est indécent.

La troisième nous montre que le père a tout simplement manqué à l’un des plus élémentaires devoirs de sa charge : le devoir de réserve. Il concerne d’une manière générale toutes les personnes qui, dans leur profession, sont en contact avec un public : des élèves pour un professeur ou un directeur d’établissement, des patients pour un médecin, des administrés pour un fonctionnaire… Ici, quoiqu’en pense le père Charamsa, il devait se taire quant à ses soupçons, fondés ou non, sur les prétendus orientations sexuelles de ses confrères.

Enfin, il prétend dans sa lettre au Pape François, qu’on ne choisit pas sa sexualité. Cela est vrai pour deux raisons que sans doute il ne partagerait pas. La première est que la Nature – le papa parait-il – nous fait naître garçon ou fille, la société se chargeant du reste. Souvenez-vous : « on ne naît pas femme, on le devient » a dit Simone de Beauvoir. Elle aurait pu en dire autant pour un homme…

C’est justement ici que se place la seconde raison. Si l’homme ne choisit pas sa sexualité, cela ne veut pas dire qu’il ne peut avoir prise sur elle. Charamsa prend donc celle-ci comme un destin, celui qui frappe Œdipe tuant son père et épousant sa mère.  Rien n’est moins sûr cependant.

Si, avec une évidente mauvaise foi, certains homophiles contestent la scientificité des réponses biologiques ou génétiques que quelques chercheurs avancent, il n’en reste pas moins, et le cas de Marcel Proust illustre parfaitement cette thèse, que l’éducation donnée aux jeunes enfants joue un rôle majeur dans leur orientation sexuelle, bien que cette dernière, encore une fois, ne soit pas une fatalité. L’homosexualité pourrait donc bien être une déviance acquise à la suite de maladresses d'éducation de l'enfant dans sa prime jeunesse. Bruno Bettelheim a bien montré quels effets néfastes de telles erreurs pouvaient engendrer, et ainsi gâcher toute une vie, dans son livre La forteresse vide (1969).

Laissez-moi achever cette réflexion avec une dernière idée que j’emprunterai partiellement aux écrits du marquis de Sade. Chez cet auteur, l’homosexualité – qu’il ne reconnaît pas à ce titre mais seulement parce qu’elle est un type de plaisir érotique comme un autre, comme la zoophilie peut l’être aussi – n’a pas d’autre but que de contrarier la procréation et donc la croissance démographique d’une société. C’est pourquoi il donne à la sodomie un rôle de choix dans cette démarche destructrice.

Mais il y a plus encore, et c’est ici la psychanalyse qui nous suggère cette idée, particulièrement le psychanalyste contemporain Alberto Eiguer : dans ce souci de ne pas contribuer au développement d’une population en pratiquant l’homosexualité, il y a le refus de l’altérité : la stérilité de la sexualité homosexuelle n’est pas seulement d’ordre biologique, elle est aussi d’ordre psychologique. Le refus de l’autre se traduit dans le refus de la différence et de là, dans celui de la création. Que naît-il de la réunion du semblable au semblable : rien que le même, éternellement le même d’où aucune nouveauté ne peut sortir. Qu’est-ce alors que la duplication du même ? L’indifférence de la stabilité, du repos, de la mort.

Emporté par la mode homophile de notre époque (la maison des Usher…), livré lui-même à l’ivresse de l’hybris érotique ambiante (l'hystérie de Roderick et de Madeline), le père Joseph Charamsa, en révélant son homosexualité, n’a pas vu toutes les conséquences de son geste. Il n’a témoigné ni de la Vie, ni de l’Amour, mais de la Mort, de celle qui se cache derrière le sourire du Diviseur (diabolos en grec signifie celui qui divise, qui sépare).