Réflexion agacée

On entend souvent ces propos : « redevenir un enfant, retrouver notre innocence, notre pureté première », quel que soit leur contexte au demeurant, supposant que l’enfance de l’homme se confond avec l’innocence du jeune âge, pure hypothèse que nous estimons entièrement gratuite et qui s’appuie sur le mythe d’un âge d’or de l’humanité auquel Rousseau, sans doute inconsciemment, a redonné quelque vigueur, toujours tenace, en soutenant que « l’homme est naturellement bon », oubliant au passage l’universalité fatale du péché originel dont le meurtre perpétré par Caïn sur son frère Abel rappelle l’inéluctable et tragique réalité.

Freud a pourtant dit que « l’enfant est le père de l’homme ». Mais ce n’est nullement à ce titre d’identification qu’il faisait allusion, seulement au fait bien reconnu que l’âge adulte dépend de l’éducation que l’enfant a reçue. Et donc que nous sommes marqués par nos origines, même mythiques.

Ainsi que le « péché originel » et la fatalité qui l’accompagne soient un mythe, c’est évident (aujourd’hui… Mais les auteurs du texte biblique ont voulu rappeler par cette histoire que l’humanité, en elle-même porte les germes de ses malheurs : pourrait-on dire les « gènes » ? Finalement, nous n’avons pas besoin du diable pour nous entre-tuer ni du serpent pour nous inspirer le mal : nous faisons tout cela très bien tout seuls ! Certains peuvent bien voir dans telle nation ou tel autre homme d'État un « grand Satan » : c’est une pure image qui nous renvoie à une bien triste réalité et suscite des réminiscences tragiques : Hitler, le nazisme, les camps de la mort. On peut toujours dire que le Diable tire les ficelles. Commode échappatoire ! Ce n’est pas Satan ou Lucifer que les juges de Nuremberg ont condamnés, mais bien des hommes.

Ainsi cette phrase laisse de côté cet aspect originaire de notre humanité inscrite si ce n’est dans nos gènes, au moins dans notre inconscient et qui se nomme Thanatos ou pulsion de mort. Mais, autre aspect de son paradoxe, aspect psychologique sans aucun doute : qui parle ? Un homme - « humain » si on généralise - d’âge mûr qui regrette sans aucun doute son enfance, temps où d’autres travaillaient, vivaient, et pensaient pour lui en se souciant de son existence au quotidien. Cette « innocence » souvent évoquée à cette occasion n’est qu’ignorance, insouciance par nécessité puisque faiblesse et incapacité par nature. Et là encore on peut se demander s’il ne s’agit pas d’une régression psychique, comme en témoignent souvent certaines psychopathologies, à un stade infantile, ici fantasmé, dont l’objet se révèle finalement comme le refus du monde présent.

Enfin, l’une des caractéristiques de l’enfance n’est-elle pas de manquer de maturité, c’est-à-dire de réflexion et d’intelligence, comme de puissance physique ? Ce n’est pas un reproche, c’est une simple constatation à laquelle l’une des premières tâches de l’éducation est de porter remède. Cette surprenante naïveté qui veut que « la vérité sorte de la bouche des enfants » n’a de valeur que pour l’adulte qui l’interprète car l’enfant n’a nulle conscience de la portée métalogique de son propos qui, d’ailleurs, du côté du locuteur puéril, n’en a aucune.

Il conviendrait donc que l’on se décide un jour d’abandonner cette idée simpliste qui veut que l’on témoigne de sagesse en redevenant un enfant. Ne dit-on pas méchamment que c’est un des drames de la sénilité que de « retomber en enfance » : retomber...